lundi 7 mai 2012

"Gaza 1956", un reportage en bande-dessinée



"Le poids des mots, le choc des dessins", c'est le slogan qui accompagnait une interview de Joe Sacco pour evene.fr

Joe Sacco, né à Malte en 1960, se dit avant tout dessinateur mais il a suivi des études de journaliste aux Etats-Unis, où il vit actuellement, et ses bandes dessinées s'en ressentent fortement.
Il est aujourd'hui le porte-drapeau de la BD-reportage, le fer de lance du "journalisme en bande-dessinée".

Et vous ne devinerez jamais quel coin du monde il a arpenté !
Bon, vous vous en doutez un peu vu le titre de ce post et puis je suis tellement prévisible en ce moment quant au sujet de mes lectures... Gaza, mais aussi plus largement la Palestine (plusieurs comics regroupés en monovolume).

La Bande de Gaza en 2003 : 41 km de long sur 6 à 162 km de large
une des zones les plus densément peuplées au monde

Une terre dont l'histoire m'intéresse au plus haut point en ce moment, vous vous en serez rendus compte.
Histoire, mais aussi géographie et géopolitique, 3 disciplines enrichissantes, qui aident à mieux comprendre  le monde actuel.
Quand en plus - cerise sur le gâteau - le dessin s'en mêle et nous les rend plus attrayantes, nous n'avons (presque) aucune excuse de ne pas nous intéresser à de tels sujets !

Après avoir dévoré les ouvrages de Sarah Glidden et de Guy Delisle sur le sujet, je ne pouvais raisonnablement ignorer plus longtemps L'auteur référence BD sur la région.
Joe Sacco

Dans Gaza 1956, en marge de l'histoire, il est décidé à faire la lumière sur un épisode de l'histoire palestinienne passé pratiquement sous silence : plusieurs dizaines de civils palestiniens exécutés par des soldats israéliens dans les camps de réfugiés de Rafah et de Khan Younis, en novembre 1956, alors qu'Israël avait envahi la Bande de Gaza (cf Crise du canal de Suez) qui était sous domination égyptienne depuis 1948.
Des évènements qui méritaient d'être dévoilés au grand jour car ils expliquent en partie la naissance de rancunes et de désirs de "vengeance".



Pour ce faire, tel un grand reporter d'investigation, il a passé plusieurs mois dans la bande de Gaza, de novembre 2002 à mai 2003, à l'époque où la présence israélienne (militaires et colons) voisinait encore avec les "natifs" palestiniens et les réfugiés (suite à la création de l'Etat d'Israël en 1948), pour recueillir les témoignages qui allaient alimenter son récit. Il lui a ensuite fallu 9 ans pour dessiner, mettre en page le fruit de ses recherches à l'aide de ses notes, enregistrements et photographies.
Des témoignages scrupuleusement recueillis sur place, principalement avec l'aide d'Abed, son traducteur et guide.



Les recherches ont été souvent laborieuses. La faute aux mémoires défaillantes (cinquante après), aux archives lapidaires sur le sujet, et au manque de coopération spontanée des Palestiniens qui ne comprennent pas pourquoi Joe Sacco s'intéresse au passé alors que le présent est "bien pire" (cf entre autre, les maisons à Rafah détruites au bulldozer ou à l'explosif par les Israëliens).
Joe Sacco et Abed comparent les différents récits entre eux, les recoupent, afin de pouvoir écarter ceux qui sont "douteux".



Joe Sacco, à ce moment-là, est avant-tout journaliste et il veut des faits. Il ne peut pas se contenter des versions officielles contenues dans les archives de l'ONU ou les archives militaires israéliennes, trop évasives ou contradictoires sur bien des points.



La BD rend entièrement compte de ce travail puisque Joe Sacco, petit bonhomme toujours affublé de ses petites lunettes rondes, se met directement en scène dans les pages consacrées au présent, à ses séjours à Rafah et Khan Younis en 2003. Elles alternent avec les pages consacrées elles aux épisodes reconstitués de 1956.

Passé et présent sont étroitement liés, et si les jeunes Palestiniens s'interrogent sur le bien fondé de ses recherches historiques, Joe Sacco prouve ici que les évènements actuels ne peuvent pas se comprendre sans une connaissance précise de ce qui s'est passé hier.


Nasser, le leader égyptien qui fait peur aux grandes puissances occidentales

Toutes ses sources (archives de l'ONU, de l'armée israéliennes et interviews de divers personnages de haut rang) sont scrupuleusement citées et détaillées à la fin de l'ouvrage. C'est digne d'un mémoire universitaire.

Son ouvrage a été distingué à plusieurs reprises en France : meilleure bande dessinée de l'année 2010 par le magazine Lire, Prix Regard sur le monde Angoulême 2011, Prix France Info 2011 de la BD d'actualité

C'est de la grande, très grande BD.
La densité des informations qu'elle contient et le détail des dessins sont remarquables. Tout est subtilité dans les dégradés de noir et blanc. On mesure le travail de titan qu'a effectué Joe Sacco quand on tient le livre en main.
Non pas un livre, un pavé de presque 400 pages de dessins et d'un poids d'environ 1,7 kg s'il vous plaît ! Magnifique bébé pour une BD, vous en conviendrez.
Et moi qui adore les plans, les vues aériennes, je me suis régalée avec certaines pages...

Rafah en 2003 : la zone frontalière entre la bande de Gaza et l'Egypte, 
sous contrôle militaire de l'armée israélienne qui détruit les maisons des Palestiniens
supposées abriter des "résistants" (fedayins) ou des départs de tunnels clandestins vers l'Egypte

Est-ce que Joe Sacco est partial ?
La question peut effectivement se poser, et c'est le principal reproche qu'on lui oppose généralement, puisque ses livres sur la Palestine ne montrent quasiment qu'un seul point de vue du conflit israélo-palestinien.
Il assume entièrement ce fait et ne s'en trouve aucunement gêné dans la mesure où son objectif est de donner  la parole aux Palestiniens, partant du principe que le point de vue d'Israël est déjà suffisamment relayé par les médias américains.
Il est clair qu'il a une dent contre ceux qui ont propagé l'image cliché d'un "Israël innocent, victime isolée dans un océan d'Arabes déments" et accessoirement terroristes.


Joe Sacco va mettre la BD-reportage en pause pour quelques temps. Il souhaite se consacrer à un récit autour des Rolling Stones dont il est fan. Comme c'est nettement moins ma tasse de thé à moi, je crois que je vais en profiter pour rattraper mon retard et me procurer ses autres ouvrages sur la Palestine et la Bosnie.


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