vendredi 4 mai 2012

La grammaire est une chanson douce et Erik Orsenna est son chantre

Les mots sont vivants.Vraiment vivants.
Telle est la théorie d'Erik Orsenna.
Et d'ailleurs, ne dit-on pas qu'une langue est vivante ?



Jeanne et son frère Thomas sont dans un bateau qui subit une tempête. Naufragés, ils reprennent conscience sur une île mystérieuse et  réalisent alors qu'ils ont perdu l'usage de la parole. La tempête les a nettoyés de tous leurs mots.
En explorant les lieux et en faisant connaissance avec les habitants, notamment celle de Monsieur Henri (un bel hommage à Henri Salvador, d'où le titre du livre aussi, vous l'aurez compris), le petit monsieur basané dans son costume de lin blanc à la voix de berceuse, ils vont progressivement apprendre à réutiliser, à bon escient, les mots de la langue française et à user de la grammaire comme d'un jeu d'enfants.

L'idée est plutôt bien vue, il faut bien le dire.

Sur cette île utopique, les mots sont des êtres vivants qui volettent et se déplacent dans la ville des mots.



 Ils se répartissent en plusieurs tribus. Les "noms" sont les plus nombreux. Ils sont accompagnés des "articles", qui les précèdent dans leurs déplacements en agitant une clochette.
"Les noms et les articles se promènent ensemble, du matin jusqu'au soir. Et du matin jusqu'au soir, leur occupation favorite est de trouver des habits ou des déguisements. A croire qu'ils se sentent tout nus, à marcher comme ça dans les rues. Peut-être qu'ils ont froid, même sous le soleil. Alors ils passent leur temps dans les magasins.
     Les magasins sont tenus par la tribu des adjectifs."

Les "adjectifs" tournent autour des "noms" pour les séduire, cherchant à se faire adopter. Une fois qu'ils se sont trouvés, ils filent à la mairie pour se marier, s'accorder. Et les "pronoms" ? Ce sont des prétentieux. Ils n'hésitent pas à voler la place des noms, à les remplacer coûte que coûte !
Et quand les mots sont usés, parce qu'utilisés à tort et à travers et à toutes les sauces, ils vont à l'hôpital pour se reposer et se refaire une santé, tel le "je t'aime".
Et pour faire des phrases, on va à "l'usine la plus nécessaire du monde" pour faire son petit assemblage de mots sur une feuille.

    "Mes mots, si péniblement attrapés, je les retenais toujours par les ailes, je ne voulais pas les laisser, je craignais qu'ils ne s'échappent. Après tout, une phrase, pour un mot, c'est une prison. Ils préféreraient sûrement se promener seuls, comme dans la ville que nous avions tant aimée, avec Monsieur Henri.
    C'est lui qui vint à mon secours.
    - Fais confiance au papier, Jeanne. Les mots aiment le papier, comme nous le sable de la plage ou les draps du lit. Sitôt qu'ils touchent une page, ils s'apaisent, ils ronronnent, ils deviennent doux comme des agneaux, essaie, tu vas voir, il n'y pas de plus beau spectacle qu'une suite de mots sur une feuille."

etc., etc. vous voyez le principe.

C'est original et ingénieusement pédagogique.

Et même si je n'ai pas encore d'enfants en âge d'aborder les théories grammaticales élaborées, il m'arrive, de temps en temps, d'entendre parler des leçons de grammaire et je suis étonnée du jargon que les enfants sont censés maîtriser.
Du coup, il me semble que de mon temps (oui, on dirait une vieille croûtonne qui parle), c'était bien plus simple. J'en suis restée aux COD et aux COI alors quand j'entends parler de proposition subordonnée complétive, je suis larguée et je me dis que bien de l'eau a coulé sur les ponts depuis mes années d'école primaire ou de collège !

C'est ce constat qui a poussé Erik Orsenna à écrire ce livre.
"C'est la colère qui m'a poussé à écrire. Une colère de papa : je ne comprenais plus les questions posées en classe de français à mes enfants. Un jargon inconnu de moi leur était tombé sur la tête, comme par exemple : "la focalisation omnisciente". Pourquoi ces complications inutiles ? Les enfants de sixième ou de cinquième ne doivent pas être des linguistes ! Ils doivent seulement savoir lire et écrire. Et aussi apprendre à savourer la langue, à y trouver des surprises, des ravissements."

Quel dommage que ce soit court, bien trop court !
J'ai bien compris que l'idée était de faire une sorte de conte philosophique mais je suis frustrée moi après ces quelques pages dévorées en deux ou trois heures !
J'aurais voulu tellement plus d'illustrations et de métaphores !
A quand la version plus étoffée pour les adultes ?

Ne pouvait-on pas en attendre un peu plus de Monsieur Orsenna, de l'Académie française, comme les éditeurs aiment à le faire figurer sur les couvertures ?
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