vendredi 17 mai 2013

"La guerre des vanités", une enquête haletante à Tournon


Dans la même veine que Des visages écrasés, La guerre des vanités de Marin Ledun, qui a été publié avant, est un roman policier mené tambour battant.
Aucun temps mort dans cette enquête policière, doublée d'une chronique sociale, au cours de laquelle on suit les lieutenants Korvine et Revel, presque heure par heure, durant 4 jours.
Le suspense est brillamment soutenu tout au long de l'histoire, l'auteur maîtrisant parfaitement l'essentiel des codes du bon polar. Je pense notamment à sa manière de nous laisser à chaque fin de chapitre sur une question en suspens, qui nous pousse inexorablement-immédiatement-tout-de-suite à tourner la page suivante ! On n'est pas prêt d'aller se coucher !
Et puis l'intrigue est dense, les personnages sont tout le temps en mouvement et on a la nette impression de suivre une équipe de police, qui serait filmée minute par minute, caméra au poing.
Pour couronner le tout, Marin Ledun écrit bien.

L'histoire se passe à Tournon, une ville en Ardèche, au bord du Rhône et à la limite de la Drôme. Pas très loin de Valence, ville dans laquelle l'auteur situera Des visages écrasés.
Il connait bien les lieux et pour cause : il y a passé les (presque) dix-huit premières années de sa vie et connait toutes ses rues par cœur. Ce qui se ressent dans sa façon d'écrire et de décrire les lieux. Pour Tournon comme pour Valence d'ailleurs. J'avais senti qu'il ne nourrissait pas un grand amour pour cette dernière dans Des visages écrasés et cette fois-ci, dans La guerre des vanités, le moins que l'on puisse dire, c'est que le récit ne pousse pas à la découverte touristique ! Et pourtant, dans cette interview très intéressante, il dit qu'il aime cette ville qui l'a vu grandir.
J'imagine que des gens du coin ont dû avoir envie de lire ce livre, uniquement parce que l'action se déroule chez eux. Quand on met en vedette telle ou telle rue, une place, un hôtel de ville que l'on connaît, l'intérêt est forcément décuplé. Ils ont dû être bien surpris !
En effet, Marin Ledun brosse un portrait pas très flatteur de Tournon, malgré tous les bons souvenirs qu'il semble en avoir gardé. Une petite ville repliée sur elle-même, où tout se sait et tout se tait. Un "trou à rats" dans lequel son personnage principal, le lieutenant Korvine, a lui aussi passé quelques années de sa jeunesse mais qu'il s'est dépêché de quitter et d'oublier.

En un seul jour, 5 enfants, qui semblaient parfaitement équilibrés, se suicident dans cette bonne ville de Tournon. Et ce n'est pas fini. L'enquête principale est confiée à Korvine, un flic de Valence. Ceux du coin sont trop impliqués car tout le monde se connaît dans cette petite ville. Il est cependant secondé par Revel, un flic de Tournon. Ils découvrent rapidement l'existence de vidéos. Des ados qui se filment entre eux, en train de jouer aux cartes, de fumer, ou bien de se promener nue, de s'embrasser un peu aussi. Plus grave, des ados qui filment aussi leur propre suicide. Le rapport est vite établi entre les jeunes qui apparaissent sur ces petits films et les morts. Mais quel est le lien entre ces suicides et ces différentes vidéos. C'est bien le plus difficile à trouver...
Comment arriver à faire parler les parents, les voisins, les amis, les gens de la ville ?
Tous se connaissent, s'épient et se protègent. Les enquêteurs pataugent dans la semoule...
Peu à peu, se trouvent potentiellement impliqués un surveillant de collège et un directeur de clinique, chercheur en neuropsychiatrie préventive.

Extrait p. 150 :
  "Premiers rapports, premiers interrogatoires, premiers résultats d'enquête.
   Les fils et les filles de Tournon déjeunent, se lavent les dents, enfilent leurs vêtements à la mode, partent au collège, y prennent leurs cours et jouent ou parlent avec leurs amis. Le soir venu, ils rentrent chez eux, font leurs devoirs, sourient avec gentillesse aux questions maladroites de leurs parents sur leurs projets d'avenir, dînent, se lavent les dents puis vont se coucher. Des vies d'enfants, tout ce qu'il y a de plus normal. À deux détails près. Certains d'entre eux tournent des films avec Priest à leurs heures perdues, en journée, pendant que leurs parents sont au travail, profitant d'un creux entre deux cours. Certains jouent, d'autres se dénudent ou se caressent. Et quoi d'autre encore ? [...]
    D'autres, ou les mêmes, se suicident, sans laisser de mot d'explication ou de trace susceptibles de mettre les enquêteurs sur une piste. Pas de lettres cachées, de journal intime criant leur rage adolescente et l'odeur de mort qui règne sur la ville. [...]
    Tournon compte ses morts. Sous l'œil torve des visages souriants sur les photos de famille amputées.
    Tout le monde s'en fout. Ou tout le monde se tait."

Le personnage secondaire du lieutenant Revel est le même que l'on retrouvera dans Des visages écrasés. On suppose qu'il a été muté à Valence. Et qu'il s'est mis à fumer entre-temps !
Quant au personnage principal du lieutenant Korvine, qui dirige l'enquête, je lui ai trouvé beaucoup de similitudes avec le médecin d'entreprise Carole Matthieu, toujours dans le fameux Des visages écrasés. Elle n'est pas flic mais tout en gobant des cachets toutes les demi-heures pour tenir le coup, elle mène tout de même son enquête, celle que le lecteur suit quelques jours consécutifs. Ici, Korvine tient le coup en fumant Camel sur Camel, bien que se sachant pertinemment atteint d'un cancer. Il manque de cracher ses poumons tous les dix mètres, tout comme le Dr Matthieu faisait malaise sur malaise. Et les deux n'ont pas le temps de dormir, bien évidemment !
Il y a beaucoup d'autres personnage secondaires. D'autres flics, des parents, des enfants, etc. Il faut donc avoir une bonne mémoire et être très attentifs, ou prendre des notes, comme moi !

Voilà tout à fait le genre de roman policier que j'aime et qui me réconcilie avec le genre. Une bonne dose de psychologie et de social, de l'action à n'en plus finir et une ambiance limite un peu glauque. Et des personnages abîmés par la vie, sinon, ce n'est pas drôle.

Le bémol de cette histoire ? Tout n'est pas expliqué, et je pense surtout à la raison immédiate qui a poussé les gamins à se suicider en même temps et à filmer leur suicide. Ou alors j'ai raté l'info sur la fin, quand justement beaucoup d'éléments se trouvent expliqués en même moment, un peu confusément. Je n'ai d'ailleurs pas tout à fait compris l'implication (ou finalement la non implication) de l'éminent professeur Varèse, directeur de clinique et grande figure de la ville. Remarquez, il n'y avait peut-être rien à comprendre... Dommage, ça m'a gâché un peu la fin.

Il n'empêche que je recommande chaudement cette Guerre des vanités parce que ce bouquin remplit parfaitement bien sa fonction de polar que l'on ne peut pas lâcher de la première jusqu'à la dernière ligne.
Et je vous conseille d'aller lire cette critique (clic), qui dit en gros un peu pareil que moi mais différemment et en mieux écrit.

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