mercredi 10 juillet 2013

"La cote 400" ou la complainte d'une bibliothécaire névrosée en mal d'amour !


Très très surprenant premier roman !
Un monologue mené d'une (longue) traite du début jusqu'à la fin par une bibliothécaire sarcastique, aigrie et en mal d'amour.

Au petit matin, avant l'ouverture au public, une bibliothécaire est déjà au travail dans son sous-sol, le rayon qu'on lui a attribué, celui de la géographie et de l'urbanisme. Elle a la surprise de trouver un lecteur qui s'est trouvé enfermé toute la nuit.


Face à cet auditeur "forcé", la bibliothécaire va se lâcher. Elle le prend à témoin et lui raconte tout ce qu'elle a sur le cœur depuis tant d'années qu'elle exerce un métier qu'elle a choisi par défaut. Elle aurait voulu être prof mais a raté le concours. À la bibliothèque, on lui a attribué un rayon qu'elle n'aime pas, la géographie et l'urbanisme, dans les cotes 900, alors qu'elle adore l'histoire, le rayon voisin.
Et que dire de la cote 400, celle des langues, qui a été lamentablement (selon elle) abandonnée dans la bibliothèque municipale de province où elle travaille ? Ça l'horripile au plus au point !

Concrètement, le lecteur est face à 65 pages d'une écriture totalement compacte.
Aucun paragraphe, aucun retour à la ligne, aucun retrait. Tout s'enchaîne sans aucune transition, sans que ce soit le foutoir pour autant. C'est juste une lecture qui demande un peu de concentration, à faire d'une traite si possible.
Complètement surprenant de prime abord, on se laisse pourtant embarquer dans la tête de cette femme, qui doit approcher de la cinquantaine.
Solitaire, pas vieille fille mais depuis une rupture amoureuse douloureuse des années avant, elle ne vit que pour son travail et cache ses angoisses dans un métier qu'elle exerce discrètement. Elle ne veut surtout pas se faire remarquer et les livres lui permettent de vivre par procuration.
D'autant plus qu'elle est tombée amoureuse (platonique) d'un jeune chercheur dont la nuque la fait fantasmer au plus haut point. Elle ne lui a jamais adressé la parole et lui, de son côté, en a certainement rien à faire d'elle mais qu'importe. Elle rêve secrètement et bien en silence qu'il la remarque un jour.

Le reste du temps ? Elle râle intérieurement contre les lecteurs qui dérangent continuellement le classement, contre ses collègues des étages supérieurs, les comtesses et les duchesses qui la snobent, contre les architectes qui viennent dans son rayon, et qui paient pour ceux qui ont si mal conçu le sous-sol où elle travaille.
Elle n'épargne personne, et c'est plutôt drôle !
Si. Les SDF et érémistes qui viennent squatter la bibliothèque pour y trouver un peu de chaleur.

Extrait p.19 : sur les architectes
"Ceux-là, je ne les aide jamais. Le premier architecte ou étudiant en architecture qui passe, avec ses lunettes ridicules et son carton à dessin, il paie pour les autres. Pas un conseil, pas un sourire, niet. Je suis pour les punitions collectives. Ce n'est que justice. Celui qui a conçu ce sous-sol étouffant m'a définitivement et arbitrairement condamnée au cachot, alors je les traque tous en retour. Je tiens ma vengeance quand je les fais monter et descendre plusieurs fois entre les étages avant de leur donner le bon livre, quand je les dérange avec mes chariots alors qu'ils essaient de se concentrer sur leur travail, quand je tente par trois fois d'ouvrir leur fenêtre mal fichue, quand j'arrête la climatisation, puis la remets. Quand je les harcèle en somme. Ne me regardez pas avec ces yeux ronds, je sais très bien jusqu'où ne pas aller. Ce petit jeu, personne ne le voit. Et puis, de toute façon, on ne se méfie jamais assez des lecteurs. Je ne dis pas cela pour vous, je dis cela en général : au fond, un lecteur ne vient dans une bibliothèque que pour y mettre du désordre. Donc, si on veut limiter la casse, il faut les surveiller de près. Ma mission peut se résumer à cela : empêcher les lecteurs de pervertir le grand ordonnancement de mon sous-sol. Je n'y arrive pas toujours. Régulièrement, ils font des bêtises. C'est inévitable. Ils déclassent, ils volent, ils écornent, ils dérangent. Il y en a même qui arrachent des pages. Arracher les pages, quand j'y pense, alors que les photocopies sont à sept centimes d'euro ! Ce sont toujours les hommes. [...] De toute façon, les hommes, les lecteurs, ça n'apporte pas l'anarchie, j'ai tiré un trait dessus, un trait bien net. Je préfère la compagnie des livres."

Dans cette interminable tirade, l'auteure dresse par le biais de son "interprète" une sorte de topo de l'histoire des bibliothèques et du classement des livres (entre autres, la classification de Dewey, le père fondateur du classement des livres en bibliothèque).
Elle en profite également pour glisser certaines vérités sur le rôle des bibliothèques dans la société et certaines analyses sur l'état de nos bibliothèques et sur le métier de bibliothécaire, surtout négatives il est vrai,  mais qui ne m'ont pas semblé dénuées de bon sens.
Ces analyses feront certainement bondir plus d'une et d'un bibliothécaire mais n'oublions pas que ce n'est pas un essai mais bien un roman, dans lequel cette bibliothécaire sèche, amère et un peu pathétique se révèle finalement assez touchante.

Pour conclure, je dirais que j'ai beaucoup aimé ce petit texte très original et que c'est un sacré exercice de style !



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