mercredi 11 juillet 2012

"La vie devant soi" (mon premier Romain Gary)

De Romain Gary, je n'avais encore rien lu (vous ai-je déjà dit que j'avais beaucoup de retard à rattrapper ?) et j'ai donc décidé de m'attaquer à l'un de ses grands succès, La vie devant soi.



Un petit coup d'œil à sa biographie et j'ai vite compris que le bonhomme était loin d'avoir eu la vie de monsieur tout le monde.
Né en à Vilnius en Lituanie en 1914, son vrai nom est Romain (ou Roman ?) Kacew. Il s'installe à Nice en 1924 avec sa mère.
Une carrière militaire dans l'aviation, suivie d'une autre diplomatique à travers le monde puis la consécration littéraire, dont un prix Goncourt en 1956, et même quelques films.
Et surprise, à Los Angeles, il rencontre et épouse en secondes noces la belle actrice aux cheveux courts Jean Seberg, dont il aura un fils (oui, je ne le savais pas) !

La vie devant soi (1975) est l'un de ses romans qu'il a écrit sous le pseudonyme d'Émile Ajar, sur la fin de sa carrière (il se suicide en 1980). Il a été récompensé par le prix Goncourt, une deuxième fois donc, chose inédite puisque le Goncourt n'est attribuable qu'une seule fois à une même personne. La supercherie n'a été découverte qu'après sa mort.


La vie devant soi, c'est l'histoire de Momo, un garçon arabe d'une dizaines d'années, enfant de prostituée, élevé à Belleville au début des années 70 par Madame Rosa, une vieille dame juive, elle-même ancienne prostituée et déportée d'Auschwitz, qui s'est reconvertie. Elle prend en pension des enfants de prostituées, des enfants qu'elles ne peuvent pas garder auprès d'elles sous peine de se les voir retirer et confier à l'Assistance publique. On appelle ce genre de pension un "clandé".
Momo est le plus âgé de ses petits pensionnaires et son préféré.
Ils vivent dans un immeuble, au sixième étage sans ascenseur, et l'épreuve quotidienne des escaliers est de plus en plus redoutable pour la vieille dame en surcharge pondérale, dont la santé physique et mentale décline de jour en jour.
Elle devient de plus en plus gâteuse et sa plus grande peur est d'être envoyée à l'hôpital où les médecins te forcent à vivre.
"L'angoisse de madame Rosa est de mourir dans les conditions auxquelles elle a échappé à Auschwitz, d'être obligée de vivre de force, à l'hôpital, transformée en légume. Elle qui a connu les camps d'extermination craint que la mort ne soit plus mal administrée par les bourreaux en blouse blanche que par les brutes casquées qui ne respectaient aucune loi." (source).

Momo lui promet que lui vivant, cela n'arrivera pas.
Pour continuer à vivre, ils peuvent compter sur l'aide des gens du quartier, dont Madame Lola, une voisine, en fait un travesti sénégalais, qui s'occupe d'eux comme si c'était leur mère.
Momo cherche aussi, plus ou moins consciemment à "se caser" auprès des putes du quartier qui ont toutes un petit faible pour lui et lui refile des billets. Il aimerait bien devenir leur proxynète (ce n'est pas une faute d'orthographe, c'est Momo qui parle).

Momo, c'est le narrateur de l'histoire. C'est donc son propre vocabulaire et ses propres tournures de phrases que l'on lit. Une écriture très parlée.

Extrait p. 158 :
   "Le propriétaire du café que vous connaisse sûrement, car c'est Monsieur Driss, est venu nous jeter un coup d'œil. Monsieur Hamil avait parfois besoin de pisser et il fallait le conduire aux W.-C. avant que les choses se précipitent. Mais il ne faut pas croire que Monsieur Hamil n'était pas responsable et qu'il ne valait plus rien. Les vieux ont la même valeur que tout le monde, même s'ils diminuent. ils sentent comme vous et moi et parfois même ça les fait souffrir encore plus que nous parce qu'ils ne peuvent plus se défendre. Mais ils sont attaqués par la nature qui peut être une belle salope et qui les fait crever à petit feu. Chez nous, c'est encore plus vache que dans la nature, car il est interdit d'avorter les vieux quand la nature les étouffe lentement et qu'ils ont les yeux qui sortent de la tête. Ce n'était pas le cas de Monsieur Hamil, qui pouvait encore vieillir beaucoup et mourir peut-être à cent dix ans et même devenir champion du monde. Il avait encore toute sa responsabilité et disait "pipi" quand il fallait et avant que ça arrive et Monsieur Driss le prenait par le coude dans ces conditions et le conduisait lui-même aux W.-C. Chez les Arables, quand un homme est très vieux et qu'il va être bientôt débarrassé, on lui témoigne du respect, c'est autant de gagné dans les comptes de Dieu et il n'y a pas de petits bénéfices. C'était quand même triste pour Monsieur Hamil d'être conduit pour pisser et je les ai laissés là car moi je trouve qu'il faut pas chercher la tristesse."

C'est un parti pris et j'ai eu un peu de mal à m'y faire au début. Et tout le long d'ailleurs.
Pas moyen de lire le texte à haute voix, malheureusement pour moi. Ce n'est pas très mélodieux.
Beaucoup de répétitions dans le texte également mais là encore, c'est la narration "enfantine" qui veut ça (genre "Je ne sais plus si je vous en ai déjà parlé...", etc.").

J'ai donc fait un effort pour faire abstraction de ce style bien particulier et je me suis concentrée sur l'histoire en elle-même et surtout, sur la belle galerie de personnages, Juifs, Noirs et Arabes.
Impossible de ne pas s'attacher à la vieille, grosse et moche Madame Rosa et à sa relation avec Momo. Il est tout pour elle et elle est tout pour lui.
Autour d'eux gravitent plein de personnages secondaires, tels cette madame Lola, travesti sénégalais, ancien champion(ne) de boxe, le vieux docteur Katz, monsieur Hamil, ancien marchand de tapis et conteur d'histoires, etc.
Par contre, je n'ai pas bien saisi le pourquoi de la belle môme, Nadine, dans la vie de Momo. Il voyait en elle une potentielle nouvelle mère de substitution, une fois Madame Rosa morte, il est allé chez elle, s'est confié, a pris peur et s'est enfui. Et on n'en parle plus pendant tout le reste du livre. On ne comprend pas pourquoi, jusqu'au retour providentiel à la dernière page, pour finir le livre... J'ai trouvé cette réapparition complètement inopportune.

On pense inévitablement aux personnages populaires qui peuplent les Malaussène de Daniel Pennac, des années plus tard (a-t-il été inspiré ?) et je pense que cette parenté n'est pas pour rien dans le plaisir que j'ai eu à cotoyer tous ces habitants de Belleville.
L'histoire est belle et colorée et je voyais tout à fait défiler devant mes yeux l'adaptation cinématographique avec Simone Signoret dans le rôle de Madame Rosa (une plus belle Madame Rosa !).



Oui, je peux dire que j'ai aimé ce beau "film", cette suite de séquences mais je suis restée sur ma faim.
Finalement, il ne se passe pas grand-chose dans cette histoire, à part l'unique rebondissement du livre (quand Momo prend 4 ans d'un coup dans la figure), et bien sûr, l'amour entre Momo et la vieille dame.
Mais qui a-t-il de surprenant dans cet amour ?
Il n'a connu qu'elle, n'a pas de souvenir de sa vraie mère, il est donc normal qu'il l'aime comme sa propre maman et la protège jusqu'au bout.

C'est le premier Romain Gary que je lis, alors autant dire que je n'y connais rien, mais je m'attendais à autre chose. J'ai toujours un peu de mal avec les "entorses à la syntaxe, à la grammaire et au vocabulaire, mutilations et gags du langage" (source).
Peut-être avais-je plus envie de lire du Gary que du Ajar...
Je ne doute pas qu'il y ait toute une symbolique dans cette histoire (on dit que Gary y a projeté ses angoisses de la vieillesse, du délabrement physique et de la mort), un second degré à approfondir, mais j'ai vraiment eu du mal à y voir autre chose qu'une galerie de personnages sympathico-marginaux (ce pauv' gosse de prostituée qui se raccroche désespérément à cette vieille du métier devenue impotente) et une jolie histoire d'amour toute mignonne (quand même).
J'imagine que La vie devant soi n'est pas représentatif de l'œuvre de l'auteur et déjà, Chien blanc m'attend.

Pour en savoir plus sur Romain Gary et sur La vie devant soi
vous pouvez vous reporter à cet article très détaillé


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