mercredi 18 décembre 2013

"La mémoire est une chienne indocile"... Roman épique et intime d'Elliot Perlman


Quand j'ai découvert ce roman sur le blog de Jack, je savais qu'il avait tout pour me plaire... et il ne m'a pas déçue !
Je ne vais pas faire de suspense. J'ai envie de vous faire partager mon enthousiasme tellement cela faisait longtemps que je n'avais pas lu un livre aussi passionnant !

Tout pour me plaire, en effet... Des personnages avec des destins croisés, dans le présent et dans le passé... des thèmes "historiques" qui me parlent, mêlant Holocauste et condition des Noirs américains dans la société, Mouvement pour leurs droits civiques.
Un livre qui mélange donc la grande histoire et les vies plus intimes de personnages inventés.
Le tout magistralement agencé !


Le lecteur progresse dans le roman tout comme les personnages de Lamont Williams et Adam Zignelik progressent dans leur quête personnelle.
Le premier est un Noir trentenaire du Bronx, qui vient tout juste d'être libéré de prison. Condamné à tort, il a passé 6 ans derrière les barreaux. Il n'a désormais qu'un seul but : rechercher sa petite fille dont il n'a plus aucune nouvelle. Afin de reprendre pied socialement, il compte sur son nouveau travail d'agent d'entretien en réinsertion au sein du grand centre de cancérologie de Manhattan.
Le second, Adam Zignelik, la quarantaine, est professeur d'histoire à l'université de Columbia. Fils d'un héros du Mouvement pour les droits civiques, il vit dans l'ombre de cette figure paternelle. Sa carrière est au point mort, il ne publie plus rien, n'a plus aucune idée de recherche et sa mise à la porte se profile. Également en proie à des doutes existentiels dans sa vie personnelle, il met un terme à sa relation de couple.

Lamont Williams fait la connaissance à l'hôpital d'un patient... un Juif polonais, en fin de vie, qui ne demande qu'à libérer sa mémoire. Au fil de leurs rencontres, il va confier son histoire à Lamont, celle d'un tout jeune homme qui s'est retrouvé à Auschwitz, membre du Sonderkommando, le détachement de prisonniers qui était charger de vider les chambres à gaz et de brûler les corps. Lamont est fasciné par la force de parole qui se dégage de cet homme mourant, force qui le pousse à venir et revenir auprès de lui afin d'écouter son témoignage et de s'en nourrir.

Extrait p. 405 : conversation entre le vieux patient juif et Lamont
   - "C'est vous qui vous chargiez de ça ?
   - Oui, tout cela, c'était le travail du Sonderkommando. Selon la période, j'ai travaillé dans chacune de ces différentes sections.
   - Pourquoi vous chargiez-vous de ça ?
   - Je n'avais pas le choix, si je voulais continuer à vivre. Aucun de nous n'avait le choix. C'était « vivre dans cet enfer, un monde comme aucun être humain n'en avait connu auparavant, ou ne plus vivre du tout ». Au début, vous n'en croyez même pas vos yeux. Vous ne savez pas où vous êtres et vous ne croyez pas être capable de surmonter tout ça.
   - Vous n'avez jamais eu envie de mourir... au lieu d'avoir à vous charger de ce... travail  ?
   - Si, quantité de fois. En entamant votre première équipe, vous avez envie de mourir. Vous n'imaginez pas que vous allez supporter ça ne serait-ce qu'une heure. Et vous portez partout cette lourdeur en vous, un poids, là, dans votre poitrine, comme si votre poitrine allait se fendre en deux, comme si votre cœur allait éclater. Mais pendant tout ce temps vous vous répétez qu'il faut que quelqu'un survive, rien que pour raconter ce qui s'est passé. Quelqu'un doit survivre pour révéler cette histoire. Je serai peut-être celui qui révélera tout, pour que le monde sache. Sans quoi, comment saura-t-on ce que ces gens ont fait ici ?"

Dans le même temps, Adam Zignelik se voit offert un sujet d'étude inespéré... À la demande du père de son meilleur ami, également héros du Mouvement pour les droits civiques, il cherche à prouver la présence de soldats noirs dans les bataillons qui ont libéré le camp de Dachau. À Chicago, il tombe sur des enregistrements sonores, totalement inconnus, réalisés en 1946 par un psychologue américain, Henry Border, auprès des Personnes Déplacées, qui se sont retrouvées parquées dans de nouveaux "camps" suite à la libération des camps de concentration.
Les tout premiers témoignages sonores des survivants de l'Holocauste !

Extrait p. 223 :
   "La femme à qui s'adressait Border était une survivante de l'Holocauste, en un temps où pareille catégorie n'existait dans aucune langue sur la terre. De toutes les langues auxquelles le monde avait donné naissance depuis le commencement des temps, aucune d'entre elles ne possédait de mot pour décrire ce qu'était cette femme ou ce qu'elle venait de connaître. Aucune de ces langues n'avait encore eu besoin d'un vocable pareil. Cela venait à peine de se produire, et il n'existait pas encore de mots pour décrire la chose, aussi, en s'adressant à ce soldat américain, il fallait qu'elle invente quelque chose, sur-le-champ. Elle venait de survivre à l'Holocauste, mais il était impossible qu'elle ait un mot pour dire la chose. Même si elle avait eu un mot pour la dire, le soldat américain n'aurait pas compris ce qu'il signifiait.
    Adam replaça la boîte de transcriptions où elle était avant qu'il ne l'ait renversée, mais il conserva les quelques transcriptions qu'il avait déjà lues en partie, et les emporta avec lui en allant voir la doyenne des bibliothèques, Sahera Shukri. Il voulait lui signaler ce qu'il croyait avoir découvert. Dans ces piles de documents, sur le rayonnage du bas, au sous-sol de la Galvin Library, il croyait avoir découvert au moins quelques-uns des entretiens, et peut-être même une cinquantaine ou une soixantaine des tout premiers entretiens systématiques, prolongés et approfondis organisés avec des survivants de l'Holocauste. Quelle que soit leur signification pour la psychologie ou l'histoire de la psychologie, selon toute apparence, ils en revêtaient une autre, tout à fait remarquable, irremplaçable, pour l'histoire politique du XXème siècle. L'ITT était le détenteur, si ce n'était le propriétaire, d'une série de transcriptions d'une valeur historique considérable."

La seule limite à l'immense plaisir que j'ai eu en lisant ce roman, et qui a engendré une petite frustration je l'avoue, est l'impossibilité d'arriver à discerner clairement ce qui tient du vrai et de la romance dans la vie de certains personnages, ce qui, par exemple, est vraiment avéré et prouvé historiquement parlant dans les faits énoncés par le vieux patient juif.
Dans une note située à la fin de l'ouvrage, l'auteur précise que la plupart des personnages (mis à part quelques figures historiques j'imagine) sont fictifs mais "souvent en partie inspirés par des individus réels". Ainsi, Henri Border, le fameux psychologue américain qui a enregistré les témoignages oraux des survivants de l'Holocauste est clairement inspiré de David Boder (clic).
Le vieux patient juif est lui-même inspiré d'Henryk Mandelbaum, survivant du Sonderkommando, avec qui l'auteur s'est entretenu.
Sur un tel sujet, j'aurais aimé que l'auteur fournisse à ses lecteurs des notes plus nourries. Qu'il nous explique quelle a été sa démarche de romancier historien, sa manière de travailler (on apprend tout de même qu'il a effectué 6 visites à Auschwitz-Birkenau).
J'ai eu envie d'en savoir plus sur les coulisses, sur la genèse d'un tel roman, pourquoi, comment l'auteur a été amené à traiter un tel sujet.

Quoi qu'il en soit, ce récit est immensément riche, instructif et humaniste.
"Un mélange fascinant de fiction et de faits." (The Independant)
"Une réflexion poignante sur la mémoire, l'acte de raconter comme moyen de guérison." (The Guardian)

À n'en pas douter, Elliot Perlman a effectué un colossal travail de romancier du réel, soucieux d'imprégner nos mémoires avec une histoire vraie qui ne doit pas être oubliée.

Elliot Perlman est un auteur australien, révélé en France par Ambiguïtés,
 que je me suis dépêchée de me procurer.



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