vendredi 10 août 2012

Michel Kichka, dans les pas d'Art Spiegelman


Dans la continuation du travail entrepris par Art Spiegelman, Michel Kichka, fils d'un rescapé d'Auschwitz, a entrepris de mettre à nu tous les démons intérieurs du syndrome de la deuxième génération

Ce dessinateur israélien est né à Liège en 1954. Tout jeune attiré par l'univers de la bande dessinée, il entreprend tout d'abord des études d'architecture avant de partir s'installer en Israël en 1974 (son aliyah). Là-bas, il rencontre sa femme Olivia, avec qui il aura 3 garçons, et suit des études de graphisme, une discipline beaucoup plus en adéquation avec ses envies. 
Depuis, il a dessiné pour la littérature enfantine, et est devenu un célèbre caricaturiste pour la presse écrite mais aussi pour la télé. 
Son talent est reconnu mondialement par ses pairs (sur une idée de Plantu, il participe à Cartooning for Peace). 

Deuxième génération, c'est l'histoire de sa vie, depuis son enfance, sous le poids du non-dit, face à ce père qui a tant souffert dans les camps mais qui ne raconte rien, et à qui on octroie tous les droits. Celui de roter à table, celui de râler à longueur de journée, autant de preuves que l'on est vivant. 

Qui a déjà lu Maus de Spiegelman fera le rapprochement instantané entre les parcours de ces deux fils face à leur père.
Michel Kichka lui-même nous dit avoir été profondément marqué et motivé par la lecture du premier tome en 1986. Mais ce n'était pas encore le bon moment pour lui. 
Le deuxième choc, pour lui comme pour sa famille, a été le suicide de son petit frère Charly. Pendant cette période très dure, il a trouvé refuge dans l'écriture, remplissant des carnets entiers de notes.

Dans le même temps, ce choc semble aussi avoir libéré instantanément la parole de son père, Henri Kichka, qui, depuis ce jour, s'est mis à raconter son histoire à Auschwitz. Il a ressenti le besoin pressant de témoigner, témoigner sans cesse. Il ne vit plus que pour cela. Il a écrit un livre, Une adolescence perdue dans la nuit des camps, et accompagne tous les ans des groupes d'écoliers à Auschwitz. 

Un subit besoin de dire beaucoup trop oppressant pour le fils.
"Il estime avoir bien mérité le droit de se plaindre et aussi de dire ce qu'il a envie, quitte à blesser quelqu'un au passage. Ses témoignages et son livre ont fait de lui un homme respecté, admiré, médaillé et médiatisé. Son statut est passé de victime de la Shoah à héros de la Shoah. Le revers de la médaille est qu'il ne parle plus que de ça. Alors que vaut-il mieux ? Le silence ou la parole ? Franchement, je suis incapable de le dire."



Son père le tanne continuellement pour qu'il l'accompagne lors de l'un de ses déplacements à Auschwitz mais le fils fait un refus tout net. 
"Je n'ai pas besoin d'y aller pour savoir que ça a existé !!!" 
"J'ai grandi dans son ombre !"
"J'ai grandi avec ses fantômes !" 



Il dit même, p.90 : "Depuis tout petit, je suis un témoin privilégie, mais je pense qu'il ne s'en est pas rendu compte."
Le témoignage de son père est étouffant. Obnubilé par sa propre parole, il en vient presque à renier celle des autres gardiens de la mémoire que sont Primo Levi et Art Spiegelman. 
Si c'est un homme ? "Il n'a passé qu'un an à Buna (l'usine d'Auschwitz) comme chimiste. […] Il n'a pas souffert autant que moi." 
Maus ? "Les Juifs en souris, ça m'a mis mal à l'aise. Je l'ai refermé après cinq pages !" 



Incroyable non ? Qui serait mieux placé que lui pour comprendre ? 
Oui, Henri Kichka mesure tout par rapport à sa propre souffrance. Rien n'est comparable en regard de ce qu'il a lui-même enduré durant 3 ans dans les camps (évidemment) mais il a le don pour faire culpabiliser quiconque ose se plaindre pour un petit séjour à l'hôpital ou un méchant virus. 
p. 91 : "Moi, je n'ai jamais été malade ! Je ne sais pas si tu aurais tenu dans les camps !"   

La réalisation de cette BD est donc l'aboutissement d'un long cheminement intérieur pour Michel Kichka. Les dix premières pages sont nées en septembre 2010, à Liège, où il est allé s'isoler plusieurs jours, hors de son cadre habituel, afin de pouvoir mettre de l'ordre dans ses idées. 

Deuxième génération est son premier ouvrage écrit et c'est aussi un retour aux sources pour le petit garçon qui recopiait les Lucky Luke, Asterix et Gaston Lagaffe et qui dessinait des BD dans le journal de l'école. 

Si vous avez lu Maus et que, comme moi, vous avez aimé le rapport entre le père et le fils, vous trouverez de nombreuses similarités chez les Kichka.
Le traitement de leur histoire est très différent. Kichka ne fait pas du tout le récit de ce qu'a vécu son père en déportation et se concentre essentiellement sur l'histoire familiale, sur un ton assez drôle, mais la filiation est bien présente et on ne peut l'ignorer.

Pénélope Bagieu a fait une chronique de cette BD et c'est ICI !


Ceci était ma troisième lecture de vacances...
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