lundi 10 septembre 2012

Adolf H., un "autre" hypothétique qui peine à convaincre


Un sentiment mitigé m'habite après la lecture de La part de l'autre.
Le postulat de départ de ce roman est audacieux mais ma lecture a été assez laborieuse sur la longueur, malgré certains aspects fort captivants.
Une longue semaine interminable pour venir à bout de 400 pages d'un format poche... j'ai tenu le coup jusqu'au bout, uniquement par curiosité et intérêt pour le sujet.
Je m'explique.

Après s'être attaqué à la vie de Jésus (et Pilate), Éric-Emmanuel Schmitt a entrepris d'étudier et de revoir le parcours d'Hitler.
Mu par une question que beaucoup d'autres ont déjà dû se poser : que se serait-il passé si le jeune orphelin autrichien n'avait pas été recalé à l'entrée de l'Académie des Beaux-Arts de Vienne ?
La face du monde en aurait-elle été changée ?
L'auteur semble en être parfaitement convaincu et son livre nous déroule donc deux histoires parallèles.
Tout le propos des deux récits est de démontrer que l'homme ne naît pas mauvais mais que ce sont les faits et les circonstances, et l'interprétation que l'homme en fait (ses choix) qui peuvent changer son destin.

Extrait de la postface p. 485 :
    "J'espère qu'on ne se méprendra pas sur mon livre. En suivant deux vies, celle d'Hitler recalé, celle d'Adolphe H. accepté aux Beaux-Arts, je ne fais pas seulement jouer une circonstance, mais aussi la libre interprétation d'une circonstance. Hitler n'est pas seulement victime de son échec, mais aussi de l'analyse de son échec. Lorsqu'il échoue à l'examen d'entrée, il n'opère pas un juste décryptage de son faux pas. Au lieu de reconnaître qu'il n'a pas assez travaillé, il conclut qu'il est un génie ignoré. Premier délire. Premier isolement. Première bouffée paranoïaque.
       Ce n'est pas seulement l'échec aux Beaux-Arts qui va le marquer, c'est tout autant son interprétation (sa négation) de l'échec."

On lit, alternativement, le récit biographique d'Hitler, celui que nous connaissons, qui après avoir abandonné ses grandes ambitions artistiques faute de réussite a trouvé à exprimer les forces qui l'habitaient d'abord dans l'armée, pendant la 1ère guerre mondiale puis dans la politique, et le récit complètement imaginé de la vie d'Adolf H., qui lui a été accepté de justesse aux Beaux-Arts et dont la trajectoire va être toute autre.
Tandis que le "vrai" Hitler a toujours eu un problème avec les femmes, refusant de s'abaisser aux plaisirs de la chair dans un souci de pureté, Adolf H., lui, affronte ses problèmes et accepte d'aller se faire soigner. Il se retrouve alors face à... Freud, qui le psychanalyse en deux temps, trois mouvements et le libère de son complexe œdipien.
Adolf est libéré, découvre l'amour et connaît alors une sexualité épanouie.
A partir de là, le personnage fictif s'éloigne complètement du personnage réel. Il épouse même une Juive, fille d'un sioniste convaincu.
Il n'est qu'humilité, altruisme et amour.
Tandis qu'Hitler, le vrai, n'a cessé de fuir la réalité et s'est enfermé dans son personnage de Führer invincible, imbu de sa personnalité, qui n'a jamais douté de la pureté de son âme, de sa supériorité.



De même que j'ai aimé le manga japonais de Mizuki pour son côté historique, j'ai aimé ici la partie retraçant la vie du "vrai" Hitler.
EES, pour appuyer la véracité de ses propos, explique dans sa postface que son récit a été relu par des historiens, qui n'ont rien trouvé à redire. J'ai donc retrouvé des informations que je tenais déjà de la lecture de la BD, mais j'ai également trouvé de nouveaux aspects complémentaires qui m'ont fort intéressée.
J'ai été étonné de découvrir un Hitler pas du tout antisémite à la base, au contraire.
L'auteur nous montre que c'est vraiment la guerre, et plus précisément la défaite de l'Allemagne en 1918, qui bouleverse profondément ce militaire fanatique. Il cherche une cause et les Juifs, qui "sont partout" et que d'autres voix accusent déjà, lui apparaissent alors comme la seule cause véritable de cette perte. Hitler n'était pas antisémite avant d'avoir "besoin de l'être".

La suite, elle est connue et je ne vais pas vous décortiquer tout le livre mais j'insiste sur les parties réalistes de la vie d'Hitler qui sont passionnantes (glups, mais il faut le dire).
EES révèle tout son talent d'écrivain philosophe et nous donne de remarquables analyses de la personnalité d'Hitler.

Extrait p. 356 (sur l'accession au pouvoir d'Hitler) :
    "On l'avait trouvé convaincant. On l'avait trouvé grotesque. Mais personne ne l'avait trouvé dangereux. Comment peut-on se montrer aussi sourd ? Hitler n'était pas un menteur. Il livrait avec franchise ses vérités obscènes. Et cela même le protégeait. Car les hommes sont habitués à juger les êtres sur leurs actes, non sur leurs paroles. Ils savent qu'entre l'intention et la réalisation, il manque un chaînon : le pouvoir d'agir. Or, le pouvoir, ils venaient de le donner à Hitler. Peut-être pensaient-ils que l'exercice du gouvernement allait modérer l'extrémiste, comme il est d'usage ? Qu'Hitler allait se calmer en apprenant la dure loi de la réalité ?
     Ils ignoraient qu'ils n'avaient pas désigné un homme politique, mais un artiste. C'est-à-dire son exact contraire. Un artiste ne se plie pas à la réalité, il l'invente. C'est parce que l'artiste déteste la réalité que, par dépit, il la crée. D'ordinaire, les artistes n'accèdent pas au pouvoir : ils se sont réalisés avant, se réconciliant avec l'imaginaire et le réel dans leurs œuvres. Hitler, lui, accédait au pouvoir parce qu'il était un artiste raté."

Et la partie qui relate une entrevue privée entre Hitler et Himmler pour mettre en place la solution finale est ahurissante. "Quatre jours de travail acharné" nous dit l'auteur dans sa postface mais le rendu littéraire est bluffant (p.414 à 418 de l'édition poche).
Je confirme. Ce passage m'a bluffée.

La partie inventée m'a nettement moins emballée.
Peut-être tout simplement parce que ce n'est qu'une utopie que de croire qu'un petit détail aurait pu changer la destinée d'un homme.
Objectivement, la crédibilité de cette thèse ne m'a pas vraiment convaincue.
Hitler qui aurait pu devenir un homme adorable, aimant, tourné vers les autres, j'ai du mal.
Adolf H., le personnage hypothétique est admis aux Beaux-Arts et peut enfin entrevoir le grand destin d'artiste qu'il imagine depuis plusieurs années mais il va affronter la 1ère guerre mondiale, tout comme son double réel. Cette guerre qui va être le déclencheur de la future action politique d'Hitler. La défaite et les punitions infligées qui vont faire naître l'envie de venger son pays, de le faire renaître plus fort et de le purifier des éléments qui ont causé sa perte.
Peut-on réellement croire qu'un Hitler, aspirant artiste aurait réagi différemment face à la guerre ? Qui dit qu'il ne se serait pas engagé en politique à un moment ou à un autre ?
L'auteur fait d'Adolf H. un pacifiste convaincu à la sortie de la guerre. Tout le contraire du vrai Hitler.

Ces interrogations sont certes passionnantes mais je suis plutôt du genre à penser que chacun de nous est sur terre avec une ligne de vie déjà tout tracée et que, quels que soient nos choix dictés par notre volonté, tout nous y ramène inéluctablement.
Alors qu'Hitler ait été accepté ou non aux Beaux-Arts, je crois que sa nature profonde n'en aurait pas été bouleversée pour autant. La face de l'histoire de l'Allemagne peut-être (cf extrait de la postface plus bas), oui, mais l'hypothèse de l'Adolf H. doux comme un agneau, sentimental, touché par l'amour et la grâce, beaucoup moins.
Le titre du livre, La part de l'autre, suppose qu'en chacun de nous sommeille une part d'ambivalence, un double hypothétique, dont les manifestations apparaissent au gré des circonstances mais Adolf H. n'est plus que cet autre, ce double bénéfique.
Et du coup, il est tout autre. Plus aucune référence à la personnalité et au caractère du "vrai" autre, celui qui a vraiment existé (sauf p. 321, où il parle de sa préférence pour les opéras de Wagner).
Que les circonstances puissent nous mener ailleurs, je veux bien l'admettre, mais que notre moi profond en soit complètement inversé, je ne peux pas.

Alors je pense que si Hitler avait réussi son entrée aux Beaux-Arts, il n'aurait effectivement peut-être jamais dirigé l'Allemagne et causé tous les malheurs qui s'en sont suivis, mais il n'aurait jamais pu devenir ce personnage pétri d'amour et de bonnes intentions inventé par l'auteur.
En ce sens, la partie fictive manque complètement de crédibilité.

J'ai aussi été moins séduite par cette partie inventée tout simplement parce que c'est du pur roman et que malheureusement, même si c'est un peu horrible à dire, il fait pâle figure à côté de la véritable trajectoire historique d'Hitler.
Si le but de ce livre est de comprendre comment d'un être banal et terriblement humain a pu naître autant de mal (cf la postface de l'auteur), n'est-il pas plus utile de décortiquer ce qui s'est vraiment passé, plutôt que de se perdre dans des conjectures romanesques ?

J'ai néanmoins aimé, dans ces parties imaginées, les quelques lignes d'uchronie. Cette histoire alternative que met en place l'auteur, qui nous présente une Allemagne où il fait bon être juif, où la seconde guerre mondiale n'a pas eu lieu puisque Hitler ne s'est pas réalisé en politique. Une Allemagne qui devient, par la suite, la plus grande puissance mondiale et qui envoie le premier homme dans l'espace et le premier homme sur la Lune.

Extrait p. 497:
   "Un vingtième siècle sans Hitler... Cette fiction géopolitique m'a sérieusement occupé, absorbant plusieurs mois de réflexion, même si le lecteur n'en verra le résultat qu'en quelques lignes dans ce roman.
    Selon moi, l'Allemagne des années trente n'aurait pas échappé à un régime droitier appuyé sur l'armée. Cependant, sans la personnalité d'Hitler, y aurait-il eu un deuxième conflit mondial ? Je ne le crois pas. Après avoir rediscuté le traité de Versailles, l'occupation de la Rhénanie, l'Allemagne se serait sans doute contentée d'une courte guerre avec la Pologne au sujet du couloir de Dantzig, guère plus. Le reste - occupation de l'Autriche, de la Tchécoslovaquie, de la France - relève proprement de la psychologie hitlérienne, pas de la spychologie allemande. Sans parler, évidemment, des éléments pathologiques irréductiblement hitlériens : la haine du Juif, du Tzigane, de l'infirme et du christianisme. L'holocauste, comme je l'ai montré dans mon livre, ne tient qu'à lui ; avec des complicités certes, en jouant habilement de la terreur contre les lâchetés, il l'impose à l'Allemagne, cette immonde "solution finale". Il lui fait un cadavre dans le dos.
   Ironie glaçante de l'histoire : il faut que l'opinion mondiale soit bouleversée par la découverte des charniers d'après-guerre pour qu'un Etat d'Israël, demandé depuis si longtemps, voie enfin le jour. Sans Hitler, pas d'Israël. Il fut le catalyseur du sionisme. L'ironie me glace le dos...
   Cependant, je ne peux m'empêcher de penser que, sans Hitler et l'émotion provoquée par l'horreur, on n'aurait pas construit Israël en Palestine avec tant de hâte, et parfois tant d'irrespect pour les populations en place..."

Je ne sais pas.
Ses propos sonnent plutôt vrais mais s'il n'y avait pas eu Hitler, il y aurait sans doute eu quelqu'un d'autre. Hitler n'a pas inventé l'antisémitisme. Des théories sur la race aryenne existaient avant lui.
Alors de là à dire qu'il n'y aurait pas eu ci ou cela...

Pour résumer, j'ai été séduite par le sujet audacieux mais le manque de crédibilité de l'autre hypothétique ajouté à plusieurs longueurs ont fait que je me suis régulièrement ennuyée.
Dommage, les parties réalistes sur le parcours et la personnalité d'Hitler sont assez brillantes.

C'est pourtant un livre que je qualifierais d'enrichissant, qui ne laisse pas insensible et dont je vous conseille la lecture si vous êtes prêts à vous accrocher.


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