lundi 19 novembre 2012

La luminosité de "L'Amour sans le faire"


C'est à un amour tout en finesse, tout en sentiments retenus que nous convie Serge Joncour.
Par peur de souffrir de nouveau, parce que aimer, c'est forcément souffrir un jour ou l'autre, Louise ne veut plus s'attacher à un homme.
Depuis la mort de son Alexandre, elle est persuadée qu'elle n'aimera plus jamais. Et puis elle ne le veut plus. C'est trop dangereux de miser son destin sur un homme. Elle a bien vu ce que cela a donné...
Rester dans la ferme familial du Lot, avec les beaux-parents, où ils vivaient ensemble était trop dur. Elle a fui en ville.
Heureusement, la vie lui a offert un enfant. Pas celui d'Alexandre (hélas), non, celui d'un homme dont elle ne veut pas, mais un enfant tout de même. Un enfant qu'elle aime à sa manière, de loin.
Elle l'a confié aux soins des parents d'Alexandre, comme un sorte de cadeau. Un nouveau fils providentiel pour eux, comme pour remplacer celui disparu accidentellement et qui aurait dû reprendre la ferme, sans parler de l'autre, celui qui n'a plus donné de nouvelles depuis 10 ans.

L'autre fils, le déserteur, c'est Franck. L'aîné des deux frères, celui qui a fui la campagne dès qu'il a pu pour aller vivre en ville, découvrir le monde. Il est devenu cadreur.
Il a vécu une dizaine d'années avec une femme mais ils n'ont rien construit ensemble et ont fini par se séparer.


Au début du roman, Franck éprouve le besoin de rendre visite à ses parents, de renouer un lien défait depuis trop longtemps.
On comprend qu'il sort d'un long séjour à l'hôpital. Il prend encore des médicaments.
Louise, cette belle-sœur qu'il n'a vu furtivement qu'une seule fois, le jour de l'enterrement de son frère, est elle aussi de passage à la ferme, pour se reposer et voir son fils.
Franck va découvrir l'existence de l'enfant, son neveu en quelque-sorte, à qui sa mère à donné le prénom d'Alexandre...

C'est l'histoire de terres dans le Lot qui ne sont plus exploitées car les parents ont vieilli, d'une ferme, de lieux que l'un et l'autre ont fuis pour des raisons différentes (pour elle, trop de souvenirs liés à son homme disparu et pour lui, le besoin de partir à l'aventure) et vers lesquelles ils retournent tous deux pour plus ou moins consciemment la même raison : retrouver ses racines, revenir s'abreuver à la source familiale.
François Busnel écrit très justement ici : "deux fuyards rattrapés par ce que les sociologues appellent le déterminisme et que les romanciers nomment le passé".
Franck et Louise se trouvent, comme s'ils s'étaient toujours connu. Entre eux, tout est instinctif, pas besoin de se poser de questions.
Extrait p. 77 :
"De Louise, il ne voulait rien savoir, il ne se voyait pas lui poser la moindre question, sur elle, sur son passé, il s'en tenait juste au moment présent. Louise voyait cet homme en face d'eux, elle n'avait pas trop envie de savoir ce qu'il faisait là, pourquoi il était venu, et où il en était de sa vie, toutes ces questions qu'elle-même aurait fuies, toutes ces questions dont elle lui rendait grâce de ne pas les lui poser."

Une histoire douce et lumineuse, assez contemplative. Une histoire d'amour qui commence, sans se le dire, et une fin qui ne laisse quasiment aucun doute quant au fait qu'ils finiront par le faire, cet amour auquel ils n'osent pas toucher.
Un jour ou l'autre, quand le temps aura fait son travail... quand ils auront dépassé cette barrière de la parenté (lien belle-sœur/beau-frère) qui semble infranchissable, par respect du frère disparu.
Voilà pour le fond.

Pour ce qui est de la forme, on remarque que l'histoire se met en place lentement. L'action, du début jusqu'à la fin du livre, tient, en tout et pour tout, sur 3 ou 4 jours. 
Ce n'est qu'à plus de la moitié du livre que Franck et Louise se rencontrent. Avant, les courts chapitres décrivent alternativement le parcours de l'un et de l'autre vers ce retour sur leurs terres. J'ai eu l'impression de voir défiler devant mes yeux une série d'images, qui capturaient des instants de vie.  
Oui, les images sont très présentes dans l'écriture de Serge Joncour. L'écriture est simple tout le long mais les mots sont choisis avec soin et tous sont évocateurs, porteurs d'émotions réelles. Tel un magicien des mots, l'auteur a ce don de savoir recréer exactement des sensations qu'on peut tous reconnaître.
Extrait p. 42 (sortie de parking sous-terrain en voiture) :
  "En remontant cette rampe de béton qui ramène des sous-sols vers la lumière, pendant quelques secondes Louise ne voit plus que le ciel devant elle, le ciel qui occupe tout le pare-brise, c'est le moment de la parenthèse enchantée, d'un coup, il n'y a plus de ville, plus d'immeubles ni de passants, le ciel seulement. Pendant ces quelques secondes-là, Louise se dit qu'elle pourrait tout aussi bien rouler sur une route abandonnée de campagne, ou longer un parfait littoral. Seulement, tout en haut de la rampe, la voiture se remet d'un coup à l'horizontale, et très vite la ville revient autour d'elle, comme si elle venait juste d'y atterrir. De nouveau il y a les vitrines, les voitures, les passants, les feux rouges ou les croisements, une foule d'informations à assimiler."

Tout sonne juste dans l'écriture, et beaucoup de passages sont un appel à la lecture à haute voix, rien que pour le plaisir d'entendre les mots s'ajuster parfaitement les uns avec les autres.

Après, le petit Alexandre déboule comme une bombe dans l'histoire, véritable moulin à paroles qui révèle au grand jour des choses qui étaient tues jusqu'alors, petit grain de vie qui va ranimer progressivement ces deux adultes un peu perdus. 
Cette deuxième partie nous réserve de très belles séquences, toujours à base d'images évocatrices, telles les grands plans séquences au cinéma. Tout y est. Les couleurs, les odeurs et les sons. Le grand écran a investi notre tête.
Je pense notamment à l'arrivée de Franck dans la ferme de ses parents et sa redécouverte des pièces, à l'accident de voiture avec le sanglier et à la recherche de la canalisation d'eau fuyante dans le champ.
Je n'ai donc pas été étonnée quand j'ai lu que le roman U.V. (2003) a été adapté au cinéma en 2007 par Gilles Paquet-Brenner, et que Serge Joncour a signé le scénario de Elle s'appelait Sarah, du même réalisateur (2010).
Cet homme a à voir avec le cinéma, c'est indéniable.

Le moins bien dans ce livre ?
J'ai du mal à le trouver, pour une fois.
Peut-être, simplement le fait que l'histoire est tellement douce qu'elle ressort finalement sans surprise et laisse le lecteur avec un sentiment d'apaisement mais pas d'exaltation.

J'ai lu ce livre dans le cadre de l'opération "Les matchs de la rentrée littéraire 2012" sur Priceminister, et vous pouvez le trouver ici.
Il convient donc que je le note, comme je l'ai déjà fait pour Tigre, tigre !
Pour le très agréable et doux moment que j'ai passé, pour le plaisir rare de lire un livre bien écrit, et avec simplicité, parce que François Busnel trouve aussi que "les romans les plus forts sont souvent les moins démonstratifs", je lui attribue un très bon 18/20.
Une très bonne note, mais qui laisse encore une marge de progression.

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