lundi 3 juin 2013

Auschwitz expliqué à ma fille


Annette Wieviorka est une éminente historienne, spécialiste de la Shoah et de l'histoire des Juifs au XXè siècle. Des membres de sa famille sont morts à Auschwitz.
Elle est directrice de recherche au CNRS, a été membre de la mission d'étude sur la spoliation des Juifs en France et est l'auteure de nombreux livres sur différents sujets tels que Eichmann, le procès de Nuremberg, Auschwitz, Drancy, etc.

En 1999, elle participe à la collection Expliqué à de chez Seuil et publie Auschwitz expliqué à ma fille. Un condensé qui n'a pas pour sujet exclusif le camp de concentration d'Auschwitz, le termet devant être ici pris au sens générique et symbolique de destruction des Juifs d'Europe.

C'est le premier petit Expliqué à que je lis. Ne connaissant pas le principe, j'ai été un rebutée par le côté très sec et très didactique de l'enchaînement des questions-réponses.
Cette collection "aborde des grands thèmes de société sous forme de questions-réponses entre un spécialiste et un enfant. Les sujets, traités de façon claire, simple et concise, invitent aussi bien les enfants que les enseignants et les parents à la réflexion." (note de l'éditeur)
Je suis sceptique sur l'efficacité de la forme auprès des jeunes lecteurs. Toutes ces questions ne sont certainement pas venues en même temps dans la bouche de la fille de l'auteure. Leur mise bout à bout, à la chaîne, de manière artificielle, dans le but de récréer un échange m'a paru un peu rébarbative, à moi adulte, pourtant très intéressée par le sujet.
Comment peuvent alors le prendre des collégiens ? Ils risquent de décrocher en cours de route.
Je vois donc plutôt ce livre comme un soutien, un mémento pour les professeurs, ou bien une lecture commune parent-enfant.

En une soixante de pages, Annette Wieviorka balaie les événements ayant trait au génocide des Juifs et à son orchestration comme les recensements, les arrestations et les rafles (quelques dates clés sont données). Elle explique la différence entre camp de concentration et centre de mise à mort (en s'appuyant sur l'exemple d'Auschwitz-Birkenau), entre « génocide » et « holocauste », explique les rafles et les ghettos, explique les Juifs fusillés par milliers au bord de fosse, puis le choix de mettre au point une manière de tuer plus "proprement".

C'est très synthétique, dense en informations, mais pas assommant.
Dans ses réponses, l'auteure alterne la simple relation de faits avec des analyses qui remettent les idées des adultes en place et qui permettent tout simplement aux plus jeunes d'y voir plus clair dans cette période de l'histoire tumultueuse et chargée de douleurs, et dont il n'est pas forcément aisé de saisir les tenants et les aboutissants. Ceci d'une manière objective et sans pathos. Le précis se veut didactique.

Extrait p. 24 :
  "En te l'expliquant le plus clairement possible, le plus calmement possible, je me rends bien compte que je ne t'explique en fait presque rien. Je te décris un processus technique. Comment te dire que cette chose est inouïe ? Que jamais dans l'Histoire, où l'on a pourtant beaucoup massacré, on n'avait ainsi créé des sortes d'usines dans le but d'assassiner à la chaîne ? Que seulement à Birkenau, il y a eu environ - c'est très difficile à compter - 1 million de personnes assassinées sur un aussi petit coin de terre ?"

J'ai appris des choses dont je n'avais pas forcément conscience, comme le fait que les habitants du ghetto de Varsovie ont laissé volontairement des archives, dans le but qu'elles soient trouvées plus tard.
Extrait p. 35 :
  - Comment sait-on de façon si précise ce qu'ils ont vécu ?
  - C'est un phénomène unique dans l'Histoire : les gens qui étaient enfermés dans les ghettos écrivaient et archivaient. Chaïm Kaplan, un instituteur enfermé dans le ghetto de Varsovie et qui n'a pas survécu, explique pourquoi il tient son Journal, alors qu'ainsi il met ses jours en danger : « J'ai le sentiment profond de la grandeur des temps que nous vivons, de ma responsabilité à leur égard, et j'ai la conviction intime que je remplis ainsi un devoir à l'égard de l'histoire, auquel je n'ai pas le droit de me dérober. [...] Mon journal sera une source dont se serviront les futurs historiens. »

Annette Wieviorka rappelle que les nazis ont d'abord tenté de faire disparaître les Juifs du III° Reich par l'émigration, en les faisant partir du territoire, si tant est qu'ils trouvaient un pays susceptible de les accueillir. En 1939, Hitler projetais même de créer un réserve de Juifs à Madagascar, sous la garde des SS, au cas où la France aurait signé un traité de paix (cf p. 32).

Elle explique assez bien de la formation des ghettos, notamment en Pologne, un pays où les Juifs formaient de véritables communautés culturelles, n'étaient pas "assimilés" comme en Allemagne ou en France.

Extrait p. 17 :
"[...] Parmi les quelques 500000 Juifs qui vivaient en Allemagne, seule une minorité d'entre eux était très pieuse. Pour ces derniers, être juif se marquait dans leur façon de vivre. [...] Mais d'autres, la majorité, étaient complètement assimilés. Pour eux, être juif ne signifiait plus rien. Ils ne pratiquaient plus la religion, n'étaient membres d'aucune association juive, ne savaient plus rien du judaïsme. Certains Juifs allemands, ou leur parents ou leurs grands-parents, s'étaient même convertis au catholicisme ou au protestantisme. Beaucoup avait épousé des non-Juifs.

 - Ceux-là n'étaient plus juifs, donc ils ne risquaient rien...

 - Pour Hitler, être juif, c'était appartenir à une « race ». Si tes grands-parents étaient juifs, alors tu l'étais, que tu le veuilles ou non, même si tu étais devenue catholique."

Annette Wiervioka termine cette série de questions/réponses par un rappel des sources de l'antisémitisme en Europe (toujours de façon très synthétique) au niveau historique, en partant de l'antijudaïsme chrétien du Moyen Age. C'est très intéressant.

Et elle conclut par une inévitable réflexion sur la portée du génocide Juif sur les générations futures, sur les leçons qu'elles peuvent en tirer.
Elle termine sur cette phrase que j'aime beaucoup... 
"Ce sont toutes ces questions qui me hantent en permanence, que j'espère éclaircir en faisant de l'histoire et en l'enseignant et qui méritent, je crois, que chacun y réfléchisse."

La très belle couverture est l'œuvre de Pierre Mornet.


Pour moi, c'est un petit memento indispensable.

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