lundi 7 janvier 2013

Les lectures imprévues et improbables sont toujours les meilleures


Ou mon baptême de Houellebecq, réussi !

J'ai fini 2012 et commencé 2013 en lisant mon premier livre de Michel Houellebecq.
Un programme littéraire totalement imprévu, un livre qui m'a été prêté sans que j'en fasse la demande et donc, une réelle belle découverte.

Jusqu'à présent, de Michel Houellebecq, je ne connaissais rien, mis à part sa tête vue à droite et à gauche dans les médias et je lui avais direct collé une étiquette d'écrivain prise de tête, de dépressif. Par conséquent, ses ouvrages ne pouvaient être que chiants à lire. Il était carrément improbable que j'ai un jour l'idée d'acheter ou même d'emprunter de mon plein gré un de ses livres.
Grave erreur ; j'avais faux et bien tort.


J'ai trouvé une écriture simple et une histoire. Une vraie histoire, avec un titre que j'ai compris (enfin !).
Pourtant, rien d'extraordinaire, juste une vie, racontée sur plusieurs décennies mais très bien racontée.
Celle d'un artiste, Jed Martin, photographe et peintre.
Une mère suicidée quand il était encore enfant, un père architecte puis entrepreneur dans le bâtiment, qui n'a jamais refait sa vie mais qui l'a bien gagnée, une obsession pour les produits manufacturés puis pour les cartes Michelin, l'amenant à photographier ces objets sous toutes les coutures, une rencontre avec une Russe qui travaille justement chez Michelin et qui va lui ouvrir les portes du succès, et cetera, et cetera...


Extrait p. 53. (Jed accompagne son père dans la Creuse pour régler l'enterrement et la succession de sa grand-mère) :
  "Le lendemain, son père passa le prendre dans sa Mercedes. Vers onze heures ils s'engagèrent sur l'autoroute A20, une des plus belles autoroutes de France, une de celles qui traversent les paysages ruraux les plus harmonieux ; l'atmosphère était limpide et douce, avec un peu de brume à l'horizon. À quinze heures, ils s'arrêtèrent dans un relais un peu avant. La Souterraine ; à la demande de son père, pendant que celui-ci faisait le plein, Jed acheta une carte routière "Michelin Départements" de la Creuse, Haute-Vienne. C'est là, en dépliant sa carte, à deux pas des sandwiches pain de mie sous cellophane, qu'il connut sa seconde grande révélation esthétique. Cette carte était sublime ; bouleversé, il se mit à trembler devant le présentoir. Jamais il n'avait contemplé d'objet aussi magnifique, aussi riche d'émotion et de sens que cette carte Michelin au 1/150 000 de la Creuse, Haute-Vienne. L'essence de la modernité, de l'appréhension scientifique et technique du monde, s'y trouvait mêlée avec l'essence de la vie animale. Le dessin était complexe et beau, d'une clarté absolue, n'utilisant qu'un code restreint de couleurs. Mais dans chacun des hameaux, des villages, représentés suivant leur importance, on sentait la palpitation, l'appel de dizaines de vies humaines, de dizaines ou de centaines d'âmes - les unes promises à la damnation, les autres à la vie éternelle."

Ça m'a parlé. Moi qui aime tant les maquettes, plans et cartes, j'ai adoré. Cette attirance puis cette obsession pour la beauté de la carte, ce bout de papier qui permet d'embrasser d'un seul regard "un fascinant lacis de départementales, de routes pittoresques, de points de vue, de forêts, de lacs et de cols." (p. 82)
LA CARTE EST PLUS INTÉRESSANTE QUE LE TERRITOIRE. Tel est le titre de la première expo photo de Jed.
Je jubilais réellement derrière mon livre en lisant ces lignes sur les cartes Michelin !

Puis, des années après, une rencontre avec l'écrivain Michel Houellebecq (oui, il parle de lui) à qui Jed Martin a demandé la rédaction du catalogue de sa nouvelle exposition, de peinture cette fois-ci. Une série de portraits mettant en scène les différents métiers qui font le monde.
La rencontre entre les deux hommes est l'occasion à chaque fois de savoureuses considérations sur le monde, les produits manufacturés, leur obsolescence, etc.
Tout cela, vous le retrouverez dans La carte et le territoire, et bien plus encore.

Ce livre, c'est le portrait d'un artiste éclectique. Un artiste total, capable de voir de l'art dans des objets manufacturés, dans des cartes routières, dans la nature même. Un éternel insatisfait qui n'hésite pas à envoyer bouler son œuvre, à déserter le monde, quand il atteint le succès public.
Ce livre, c'est aussi un beau portrait de père, celui de Jed, avec qui il a l'habitude de passer tous les Noël, comme deux vieux garçons. C'est un homme dont la vie se termine, qui est malade et qui a pas mal de regrets.
Mais c'est surtout une réflexion sur la décomposition du monde, des objets fabriqués par l'homme et de la décomposition de l'homme lui-même.
Jed Martin, dans toutes ses œuvres, a le désir de rendre une description du monde la plus objective possible. C'est donc tout logiquement que sur la fin de sa vie, il mettra en scène et photographiera la nature changeante, la décomposition des photos des gens qu'il a connus, autant de symboles de tout ce qui ne dure pas.
Il est aussi beaucoup question de solitude. Celle de Jed, celle de Houellebecq, celle du père de Jed.

Houellebecq se met en scène dans son livre, sans aucune complaisance. C'est un ours solitaire, misanthrope, qui a une forte tendance à boire et à se baffrer de charcuterie. Fausse modestie qui pousse l'auteur à noircir son trait ou bien souci d'honnêteté extrême ?
Ce narcissisme réel pourrait être limite agaçant mais cet autoportrait est tellement bien inséré dans le roman qu'il a tout l'air de ne pas en être un. Ce Michel Houellebecq écrivain est un vrai personnage du livre, complètement différencié du Houellebecq auteur du livre.
L'auteur met aussi en scène d'autres personnes réelles de vie publique, telles que Jean-Pierre Pernaut ou Frédéric Beigbeder.

Mon bémol : je le décerne à l'enquête policière qui déboule dans la troisième partie, un peu comme un cheveu sur la soupe. On comprend très vite le rapport avec le reste, mais je ne vois toujours pas pourquoi l'auteur a jugé nécessaire d'inclure cette partie, subitement focalisée sur deux enquêteurs de la crim'. On se demande où est passé l'artiste, le personnage principal.
Beaucoup de pages complètement inutiles pour très peu de faits qui auraient pu être expédiés en quelques pages.

Pour résumer, l'histoire d'un homme entièrement voué à son art, à la mission qu'il s'est assigné, celle de rendre compte de l'état du monde, des objets et des hommes qui le composent. L'histoire d'une vie qui peut sembler fade, sans grande peine et sans grande joie. Du coup, un récit qui pourra sembler plat à ceux qui n'adhéreront pas au style de l'auteur.
En ce qui me concerne, cette première lecture d'un livre de Houellebecq a été une vraie et chouette découverte, de celles qui me font aimer encore plus la lecture (comme si j'avais encore besoin d'être convaincue !), un réel moment de plaisir à lire une histoire bien racontée, qui a reçu le prix Goncourt en 2010.


Les lectures imprévues, improbables, sont toujours les meilleures
une phrase qui n'est pas de moi mais que j'ai empruntée Juan Carlos Nunez (jcnb68 sur babelio)

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