vendredi 1 février 2013

"J'ai déserté le pays de l'enfance", un roman sensible de Sigolène Vinson


Ce superbe titre résume bien la vie de cette femme, une adulte de 30 ans qui a gardé les pieds dans son enfance passée en Afrique, et qui se laisse submerger par une nostalgie issue de souvenirs idéalisés qui l'empêche d'avancer, prisonnière d'un "va et vient incessant entre la France et Djibouti, entre la vie d'adulte et l'enfance." (source)
J'ai déserté le pays de l'enfance est le récit d'une jeune avocate au barreau de Paris, spécialisée dans le droit du travail. À elle de défendre aux Prud'hommes les entreprises qui licencient à tort.
Une "mission" d'adulte à mille lieux de ses idéaux et rêves d'enfant en Afrique. Ce pays de l'enfance qu'elle a déserté, au propre comme au figuré.

Précisons de suite que ce roman ne se réclame pas autobiographique. Sigolène Vinson emploie le terme d'"autofiction". La différence, qui doit tenir à quelques libertés romanesques, est subtile, puisqu'elle dit "je" et que ce "je" porte les mêmes initiales qu'elle.
Sigolène a grandi à Djibouti, un petit pays de la corne de l'Afrique. À l'âge de 12 ans, en 1987, elle est rentrée en France avec sa famille, quittant un pays de liberté, aux couleurs et senteurs puissantes.
Bercée d'idéologies socialistes (un grand-père collaborateur de Mendès-France, un père également proche du PS, qui a été beaucoup déçu), elle rêvait de défendre la veuve, l'orphelin, et l'opprimé, de changer le monde.
Alors faute plaider du mauvais côté de la barrière, pour compenser, elle se fait aussi avocat gratuit pour les petits.

Un jour, alors qu'elle se rend à une audience au Prud'hommes qu'elle redoute, elle est prise d'une très forte crise d'angoisse, une de celles, mais en plus fortes, dont elle nous dit avoir tous les jours, quand elle doit prendre le métro et qu'elle a l'impression de mourir un petit peu à chaque fois.
Extrait p. 37 :
"Il y a ceux qui visitent ces territoires lointains [en Afrique] pour guérir de leur mal-être, combler un goût du romanesque, à l'âge d'homme, devenir enfin un homme. Et il y a moi. Moi qui soutiens mordicus y être née, moi qui les ai délaissés pour me rendre malade. Fallait-il qu'à trente ans je sois bien intégrée, exerçant un métier qui porte titre pour, en comparaison, donner à mon enfance la force d'un ordre essentiel et supérieur, celui d'être. J'étais quelqu'un quand je me perdais dans la contemplation d'un horizon infini, sans bouger le petit doigt, sans cligner de l'œil. Je ne suis plus personne quand je plaide, quand je prends parti. Dans quel état de désenchantement étais-je pour penser cela ? J'étais à ce point fatiguée que je ne trouvais même plus la force de prononcer la simple phrase : "Je rêve d'autre chose." Je passais directement à l'arrêt cardiaque."

 Elle croit vraiment mourir et devant ses incohérences, elle est dirigée vers un CAP, un centre d'accueil permanent, celui du 10ème arrondissement. Ce n'est ni plus ni moins qu'un hôpital psychiatrique.
Sa mère n'est qu'à moitié étonnée, elle qui passe son temps à lui répéter en lettres majuscules (dans le texte) qu'elle travaille trop.
Pour son père, c'est la honte, la désillusion, l'échec flagrant. Sa fille ne rêve plus.
"Tu ne rêves plus. Si tu donnais encore une chance à l'imaginaire, tu ne serais pas là. Tu me déçois." (p. 52)

Elle va passer 4 jours dans ce centre, en compagnie d'autres patients, atteints de pathologie vraisemblablement plus "sérieuses", qui ne la considèrent d'ailleurs pas comme une vraie malade puisqu'on ne lui a prescrit aucun traitement, si ce n'est de manger et de dormir. 4 jours d'échanges avec eux, et avec un psy, quand même, dont une discussion avec un certain Damien, dont le bon sens et le réalisme contribueront à lui ouvrir les yeux et à, enfin, laisser mourir l'enfant qu'elle a été :
Extrait p. 113 ; "Tu te crois inapte à trouver ta place et tes plaisirs dans une société occidentale, tu t'imagines des buts et des préoccupations plus élevés que les nôtres, mais tu te voiles la face. À vivre en regardant derrière toi, tu déformes et le présent et le passé.
  - Tu vas me dire aussi que j'aime être à Paris et exercer la profession d'avocat ?
  - Bien sûr et tu t'en veux.
  - Rien que ça.
  - Oui, rien que ça. Et que reste-t-il aujourd'hui de Djibouti ? Que retrouveras-tu si tu y retournes ? Les choses auront changé, tes pêcheurs afars surferont sur Internet, feront commerce avec la Chine, regarderont en DVD des films qui à Paris ne seront pas encore sortis en salle, riront de la France qui ne sait pas parler l'anglais, de son président qui se sera désengagé de l'Afrique, qui aura déplacé son armée à Abu Dhabi où l'accès à la mer est minable."

Un roman facile et agréable à lire, avec des passages très poétiques quand l'auteure évoque son enfance en Afrique mais des bémols tout de même.
Quelques propos politiques - notamment quelques piques contre le gouvernement de l'époque (2010, 2011), qui m'ont semblé un peu démagogiques -, qui reviennent régulièrement tout au long du récit et qui lassent un peu au bout d'un moment. D'autant plus quand on n'est pas hyper passionné par le sujet et que, a priori, on n'a pas mis le nez dans un essai politique. J'ai bien compris que quand l'auteure est sur ce terrain, l'évocation de son père, ancien militant désabusé, n'est jamais loin, mais on a le sentiment d'être à dix mille lieues du sujet principal du livre (nostalgie de l'enfance) et on ne peut s'empêcher de penser que les opinions politiques de la dame, on s'en fout !
Par conséquent, un petit côté qui pourrait être limite agaçant quand cette S.V. nous rebat les oreilles avec ses grands idéaux (socialistes, etc.) qu'elle a trahis. À un moment, on a presque envie de lui dire de changer de métier si ça lui pourrit la vie à ce point de défendre les employeurs. Et puis c'est tellement à l'encontre de ses aspirations, comme elle le dit à plusieurs reprises...
Elle finit par le faire, manifestement puisque Sigolène Vinson, l'auteure, dit ici ne plus avoir exercé depuis 4 ans.

J'ai déserté la pays de l'enfance reste néanmoins un joli roman, à fleur de peau.


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