lundi 1 juillet 2013

"Fureur" de Chochana Boukhobza, potentiellement captivant mais ne tient pas ses promesses...


De joyeux petits vieux de quatre-vingts ans et des brouettes se retrouvent tous les samedis dans un café de République.
Des anciens résistants qui évoquent les souvenirs, en rigolant et en buvant des canons.

Mais un jour, l'un d'entre eux, Francis, un ancien ingénieur dans le nucléaire, meurt, renversé par une voiture. Le chauffard est tué quelques jours plus tard.

Jo, un ex-garde du corps qui a été traumatisé par un braquage sanglant, reçoit alors la visite du petit-fils de Francis, qui se trouve être son ami d'enfance. Celui-ci lui remet un carnet dans lequel son grand-père a écrit quelques lignes mais surtout, 4 numéros de téléphone mystérieux. Jo découvre aussi les photos d'une belle inconnue, qu'il reconnaît aussitôt. Elle faisait partie de ceux qui ont attaqué le diamantaire qu'il protégeait lors du braquage qui a mal tourné.
Et voilà, l'histoire est lancée. Jo va se lancer sur les pistes laissées par Francis, pour le compte de son ami et pour exorciser ses propres démons personnels.


L'auteure s'attache à suivre tour à tour les pas de Jo, des petits vieux, ainsi que ceux de Stella, une jeune journaliste télé, petite-fille d'Alexis, l'un des anciens résistants.
On découvre peu à peu que Francis, l'ancien résistant et ancien ingénieur en tuyauterie, qui a travaillé dans plusieurs centrales nucléaires, était apparemment très sensible aux dangers du nucléaire. La « fureur » qui l'habitait dans ses jeunes années n'était apparemment pas morte et il semble que cet homme de l'ombre ait trouvé un autre combat à mener.

Extrait p. 183 : Jo retrouve le petit-fils de Francis
 "Enfin, j'ai repoussé mon assiette. Je n'étais pas rassasié, mais j'allais mieux.
  - C'est qui, ton grand-père, bordel ?
  - Pour moi, c'était un homme paisible.
  - Mon cul, oui.
  J'ai tourné la tête, regardé autour de moi pour vérifier que personne ne nous écoutait.
  - Il a bossé pour la centrale irakienne que les Israéliens ont dégommée, j'ai dit à voix basse, les dents serrées. Il a eu des contacts avec des dissidents russes. Il ne manquerait plus qu'il ait travaillé en Afrique...
  - Il n'y a pas de centrales en Afrique.
  - Je voulais dire l'Iran ou la Libye.
  - Bon, mais quel rap... ?
  - Il y avait quatre numéros de téléphone sur le carnet de Francis. J'en ai appelé deux au flanc. Je ne me suis pas méfié... Francis avait quatre-vingt-cinq ans, et ses fréquentations ne pouvaient être que paisibles. Sauf que les gens de quatre-vingt-cinq ans ont un passé. Ils ont traversé des épreuves, ils ont roulé leur bosse, et ils ont eu des disciples et des élèves. Crois-moi, quand je verrai désormais un vieux dans la rue, je ne le regarderai plus de la même façon.
  - J'ignorais tout de ses activités.
  - Je m'en doute."

Je suis ressortie de cette lecture avec un avis mitigé.
J'ai quasiment dévoré le livre tellement le sujet est potentiellement captivant.
Au fil des pages, on découvre l'histoire personnelle des protagonistes (de bons passages sur l'évocation du Maquis de la Montagne noire), et chacune prise séparément est réellement très intéressante mais le tout mis bout à bout manque d'unité.
On retrouve mêlé dans le même récit des histoires de Résistance et des histoires de nucléaire et à la fin, on constate que le lien entre les deux sujets est bien mince.
Et pourtant, c'est tellement bien écrit... j'ai trouvé de belles pages, comme celle-ci, décrivant le physique d'Alexis, le grand-père de Stella. J'ai rarement lu d'aussi belles choses

Extrait p. 23 :
  "Elle aime ce visage que le temps a griffé, fripé, modelé sans arrêt et sans répit. Comme un dinandier martèle une feuille de cuivre ou de fer-blanc, le temps a assené son marteau sur la peau pour couvrir le front de rides, les joues de sillons, frapper de pattes-d'oie le contour des yeux.
   Le temps a écrasé les lèvres et allongé le nez, le lobe des oreilles, les poils des sourcils. Il a pilonné et cogné les tempes, changé l'expression du regard, et forgé une figure d'homme unique, éclairée de l'intérieur par la flamme du regard. Les yeux d'Alexis pétillent d'intelligence. Ils voient loin, expriment ce qui remue son âme, le désir de liberté, le courage et l'engagement."

Des points restent énigmatiques et sont de sacrés carences dans le scénario.
Quid de l'énigmatique Saintonges, l'écrivain, une espèce d'agent double collabo/résistant, qui s'est greffé sur le groupe  des petits vieux et que l'éditeur nous présente comme "sulfureux" et ayant des "secrets vénéneux" ?
Tout laisse supposer au lecteur que c'est un personnage qui joue un rôle clé dans l'histoire mais la romancière l'abandonne lamentablement en cours de route et il n'y a aucun secret de dévoilé.
Et quid du personnage de la mystérieuse femme, auteure du braquage dont Jo a été une victime collatérale ?  Celui-ci finit par la retrouver mais rien n'explique le pourquoi de ses agissements.
Grosses déceptions...
Oui, plus d'une fois, j'ai senti que j'étais à la limite de ne plus rien y comprendre à force de me voir proposer diverses pistes de lecture détaillées (les histoires de résistants et de collabos, les centrales nucléaires, ces mystérieuses personnes que Jo rencontre après avoir composé les numéros de téléphone trouvés dans le carnet de Francis, etc.). C'était peut-être clair dans la tête de l'auteure quand mais le résultat présenté au lecteur est confus au final.

Un livre plein de belles promesses mais qui ne les tient pas. "Une œuvre haletante" nous dit l'éditeur ? On y croit bien au début, mais de moins en moins au fur et à mesure que la fin approche.
Et cette fin proposée, évoquée par une ou deux petites phrases, est bâclée.
Tout ça pour ça... quel dommage !

Et pourtant, c'était une lecture très agréable. J'ai aimé ressentir dans le même roman un côté très actuel représenté par Jo et Stella (ça parle de facebook par exemple) et autre, intemporel, grâce aux petits vieux qui ont traversé les décennies. D'où ma plus grande déception.

Chochana Boukhobza est une écrivain française, né en Tunisie. Elle a déjà écrit plusieurs romans, comme Un été à Jérusalem, Le cri, Sous les étoiles et Le troisième jour, qui ont recueillis d'élogieuses critiques.
C'est donc une auteure dont je garde le nom en mémoire et car la qualité de son écriture m'a donné envie d'en lire plus, malgré toutes mes réticences sur son dernier roman.

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