mercredi 5 mars 2014

"Ce qui n'est pas écrit", un roman noir et froid


Rafael Reig, écrivain espagnol, est un habile romancier.
Ce qui n'est pas écrit propose deux histoires en une. Assez ingénieux !
Celle que vivent réellement les personnages du roman et celle écrite par l'un d'entre eux.

Carlos et Carmen sont séparés depuis plusieurs années et c'est celle-ci qui élève principalement leur fils de 14 ans, Jorge.
Le père et l'enfant doivent passer un weekend entre hommes, à crapahuter dans la montagne. Un temps pour se retrouver espère Carlos, pour essayer d'établir une communication entre lui et cet enfant qu'il voit très peu, qu'il trouve renfermé et maladroit. Cet enfant trop couvé par sa mère, qui a peur de lui et qui n'est guère enchanté de se retrouver seul avec son père.
Carmen reste à Madrid et découvre chez elle un manuscrit laissé par Carlos avant de partir.
Intriguée, elle entame la lecture de ce polar et perçoit dans ses lignes de nombreuses ressemblances avec la réalité. Elle ne peut s'empêcher de psychoter, d'identifier à tour de rôle son fils et elle-même aux différents personnages, comme si Carlos avait voulu lui faire passer un message menaçant à travers son écrit.
À tort ou à raison ?

Le récit alterne donc 3 sortes de chapitres différents. Le texte du manuscrit de Carlos, que le lecteur découvre en même temps que Carmen. Une histoire d'enlèvement sordide, pas super folichonne et pas très passionnante à lire. Nettement plus intéressants sont les chapitres consacrés au point de vue de Carmen, d'un côté, presque recluse dans le cocon de son appartement et hypnotisée par sa lecture, et de l'autre, les chapitres racontant la confrontation entre le père et le fils au sein d'une nature un peu inquiétante, remplie de craintes et d'incompréhension.

La mère tente de joindre son fils au téléphone mais en vain. Son père le lui a confisqué.
Il n'en faut pas plus à Carmen pour donner encore plus de crédit aux menaces qu'elle voit cachées de partout dans le polar de Carlos. Et nous-mêmes, dans notre position de lecteurs réels, nous faisons prendre au jeu et nous demandons également, tout comme elle, si la clé de ses angoisses (et donc le fin mot de ce thriller) ne se trouve pas bel et bien à la fin du polar écrit par son ex-mari.

Plus que le suspense, qui est loin d'être à couper au couteau, j'ai aimé la construction originale de ce roman (deux pour le prix d'un !) et cette réflexion sur l'interaction possible entre un lecteur et un auteur à travers un livre.
Qui manipule qui ?

Extrait p. 105 :
[...] Carlos avait été un échec comme mari, mais elle ne pouvait nier que c'était maintenant un bon père. Un an après le divorce, elle avait elle-même demandé que soit modifié le régime des visites.
   Et c'était le père de Jorge, ça, on ne pouvait rien y changer.
  Est-ce qu'elle n'était pas injuste en lisant ? Dans ce roman, il y avait beaucoup de la vie de Carlos et de leur mariage, mais à quoi est-ce qu'elle s'attendait ? D'où les romanciers allaient-ils tirer les choses s'ils n'utilisaient pas ce qu'ils avaient le plus sous la main ? Ce qu'ils ont vécu et ce qu'ils n'ont pas vécu, ce qui est arrivé et ce qui n'arrive pas, mais qu'on craint ou qu'on désire.
   Peut-être qu'elle n'était pas en train de lire ce roman, ce qui était écrit, mais ce qu'elle rajoutait, elle.
   Ce qu'elle trouvait quand elle lisait, est-ce que c'était son désir ou celui de Carlos ?
  On dit souvent que le romancier manipule le lecteur, mais elle, comme lectrice, n'était-elle pas en train de manipuler, de diriger le roman dans le sens où elle avait décidé de le lire ? Lire dans la direction contraire à ce qui est écrit n'était-ce pas un autre acte de violence, un exercice de pouvoir ? Lui attribuer une autre signification, n'était-ce pas injuste envers Carlos ?"

Mais au final, ce thriller psychologique se résume surtout au triste constat d'échec d'une relation familiale pourrie par des erreurs de part et d'autre, des rancœurs, des ambitions frustrées et un manque de communication.
Et l'on se rend compte, contrairement à ce qu'on pourrait penser au début, qu'il n'y a pas le bon parent d'un côté et le mauvais de l'autre
Pas très gai tout ça... bienvenue dans un roman noir et froid.

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