vendredi 20 juin 2014

"Bouche cousue" de Mazarine Pingeot, un témoignage émouvant...


Mazarine... un prénom qui se suffit à lui-même...
La jeune femme désire un enfant et éprouve le besoin de retracer pour lui son passé.
Son enfance très particulière, cachée, oscillant entre amour et admiration pour celui qui fut son père et incessantes craintes et souffrances quand celui qu'elle voit à la télévision - qu'elle reconnaît mais qu'elle ne connaît pas - fait des erreurs et est critiqué.
Elle évoque également sa "mise en lumière", projetée sous le feu des projecteurs alors qu'elle entre tout juste dans la vie adulte.
Les souvenirs lui viennent de manière désordonnée... "Je collecte pour notre futur album, avec un peu de précipitation, pas beaucoup d'ordre, est-ce que des souvenirs peuvent s'ordonner ?" (p. 119)

Quatrième de couverture :
"Pour la première fois, je désire un enfant.
Je fais ce livre pour toi, l'enfant qui viendra un jour, pour que tu échappes aux mots qui ont tissé ma muselière. Il y a des gens, que nous ne connaissons pas, et qui saccagent mes souvenirs. Je dois maintenant les reconstituer pour t'offrir un passé différent des livres d'histoire et des piles de journaux. (...)
Il ne m'a pas tout raconté. Mais il ne faut pas croire ce que disent les autres. Les autres parlent toujours d'eux.
Mon témoignage à moi est vivant. Et vivant restera ainsi ton grand-père."

Voilà... Il est rare que je ne sois pas inspirée pour rédiger une petite critique sur un livre que j'ai aimé.
C'est le cas ici.
Peut-être parce que c'est un témoignage très intime, à cœur ouvert et que j'ai tellement plus l'habitude des romans...
Peut-être parce qu'il n'est tout simplement pas nécessaire de disserter et qu'il est suffisant de dire que c'est très bien écrit, simplement, humainement, et que ça respire la vérité...

Extrait p. 162 :
   "Ma mère n'a jamais demandé d'aide à personne. Elle souffrit parfois de mon silence ; à la mort de mon père, j'essayais d'être la plus présente possible, mais résistais devant notre commune tentation de néant. J'avais à vivre, pas pour moi, pour lui qui venait de nous quitter, pour toi qui adviendrais un jour. C'était la seule chance de le continuer. Il ne mourrait pas tout à fait. Je n'ai pas toujours été à la hauteur. Je ne parle pas de mes actes ou de mes productions, je parle de ma capacité d'exister. Mes productions... depuis qu'il n'est plus là, elles se devaient d'être parfaites, après tout, qu'étais-je d'autre qu'un symbole ? Est-ce qu'un symbole écrit ? Les erreurs devinrent des crimes, les manifestations publiques de la prostitution.
    Fille de mon père, je me devais pour ma mère de me taire ou d'être exceptionnelle. À vingt-trois ans, elle ne m'offrit pas le temps de le devenir. Alors je le pris, ce temps, traversant les tempêtes médiatiques qui m'étaient réservées, comme une dette à payer, ou comme un destin. J'étais tellement exposée que j'éprouvais la nécessité de mettre du contenu sous ce nom, cette image. Les actes de cette époque tenaient beaucoup à ma névrose, aussi n'étaient-ils pas « intelligents » : livres, publications, peurs, refus d'interview, réclusion dans mon Sud natif, blessure profonde qui ne se refermera pas. Je me sentais prise au piège. J'avais écrit, publié, et pas un moment de joie, sinon dans l'écriture. [...] Je ne ne croyais pas aussi faible, et c'est en cela que je déçois mon père, c'est aussi ce que je cache à ma mère. Elle ne sait rien de ma fragilité."

Extrait p. 193 :
   "Dois-je en vouloir à celui qui m'a donné la vie et que j'aime ? Dois-je lui demander des comptes de cette entrée dans l'âge adulte en même temps que dans la notoriété, tandis qu'on m'avait toujours élevée dans la haine de l'ostentation, la discrétion, la quête de valeurs authentiques, le rejet de l'argent et de tous les vices qu'il induit ? Dois-je admettre des contradictions chez l'être qui m'a appris la liberté et l'acceptation de l'autre, qui m'a interdit de juger avant de savoir, de condamner au lieu de pardonner ? Dois-je mettre en doute mon éducation puisqu'on le dit différent de celui que j'ai connu ? Dois-je lui en vouloir d'avoir été cachée - cachée parce que honteuse ? ou parce que trop précieuse ? puis d'avoir été montrée, cette exhibition qui me fit si mal à cette époque de la vie où l'on ne s'assume pas, où l'on ne s'aime pas, où l'on ne se connaît pas ?

   Je n'ai jamais pensé pouvoir lui reprocher quoi que ce soit. Aimer, paraît-il, c'est aussi accepter les faiblesses de l'autre. Je ne me suis jamais octroyé le droit de reconnaître des faiblesses à mon père.
   Sa seule faute en vérité est de n'être plus là."

Je n'avais encore jamais lu aucun livre de Mazarine Pingeot. J'en lirai certainement d'autres.


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