dimanche 24 octobre 2010

D'autres vies que la sienne

Je n'ai pas encore beaucoup de livres à mon compteur depuis que je me suis remise à la lecture cet été, mais le dernier livre d'Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, sorti l'année dernière, vient de se placer tout en haut de mon classement.
Je pense même demander à Babelio la création d'une sixième étoile rien que pour lui ! Ou alors je rétrograde tous les autres d'un rang. A voir !



C'est le premier livre que je lis de cet auteur mais ce n'est pas le plus représentatif de son oeuvre, d'après ce que j'ai pu comprendre. Il a souvent été qualifié d'égocentrique et de névrosé, et à juste titre puisque lui-même le reconnaît. Ses livres précédents étaient le reflet de ses conflits intérieurs.
Avec D'autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère s'imprègne d'humanité. Ce n'est pas une autobiographie, puisqu'il ne parle pas de lui (du moins, pas directement) mais le récit qu'il nous livre d'autres vies que la sienne (comme le titre est beau et bien trouvé) est entièrement vrai. Tous les personnages sont réels. Des personnages malmenés par la vie, qui ont eu de bonnes raisons d'être malheureux, à l'image de ces parents qui ont perdu leur petite fille dans le tsunami de décembre 2004, et qui vont ouvrir les yeux de l'auteur sur sa propre vie à lui.


En l'espace de quelques mois, il est témoin de deux morts : celle de cette petite fille Juliette, emportée par La vague, au Sri Lanka et celle de sa belle-soeur, une juge également prénommée Juliette, emportée trop jeune par un cancer et laissant derrière elle son mari et ses trois petites filles. Il a partagé la douleur des familles, admiré la force de certaines personnes face aux événements. Et puis il a rencontré Etienne, un collègue et ami de Juliette, qui lui a passé commande - comme il dit - de ce livre en lui demandant d'écrire l'histoire de Juliette et du travail fabuleux qu'ils ont accompli tous les deux, dans le petit tribunal d'instance de Vienne (oui, c'est chez moi), dans le domaine du droit à la consommation et plus précisément du  surendettement. On apprend avec grand intérêt le travail qui ont été le leur, la "lutte" qu'ils ont mené contre les organismes de crédit et qu'il on fini par gagner, en allant jusqu'à saisir les instances judiciaires européennes et en faisant changer la loi en France. Étienne dit d'ailleurs :"C'est moins spectaculaire que l'abolition de la peine de mort. C'est assez pour se dire qu'on a servi à quelque-chose, et même qu'on a été de grands juges."

Grâce à ce travail de commande, Emmanuel Carrère s'est ouvert aux autres et a appris à aimer (c'est lui qui le dit). Il s'est intéressé à des gens comme vous et moi, à leur vie dans ce qu'elle a de plus ordinaire - personne n'est à l'abri d'un accident dramatique et le cancer, ça n'arrive pas qu'aux autres - et il nous l'a rapportée très simplement et très objectivement, tout en étant porté par les transformations intérieures qu'il sentait poindre en lui. Ces gens qu'il a croisés et le travail de réflexion qu'il a fourni ensuite pour ce "travail" lui ont, en quelque sorte, servi de thérapie. On le sent quand on lit le livre et lui-même ne se prive pas de nous livrer régulièrement le fond de sa pensée et son cheminement intérieur. Certains lui reprocheront alors de parler de lui, encore et toujours, mais il ne faut arrêter d'exagérer au bout d'un moment. Où est le mal à mettre de soi dans ses écrits ? Surtout quand c'est positif et lumineux comme ici.
"Chaque jour, depuis six mois, j'ai passé quelques heures devant l'ordinateur à écrire sur ce qui me fait le plus peur au monde : la mort d'un enfant pour ses parents, celle d'une jeune femme pour ses enfants et son mari. La vie m'a fait témoin de ces deux malheurs, coup sur coup, et chargé, c'est du moins ainsi que je l'ai compris, d'en rendre compte. [...] J'ai longtemps été malheureux, et très conscient de l'être ; j'aime aujourd'hui ce qui est mon lot, [...]. Ah, et puis : je préfère ce qui me rapproche des autres hommes à ce qui m'en distingue. Cela aussi est nouveau."

Emmanuel Carrère est le fils d'Hélène Carrère d'Encausse, 
historienne spécialiste de la Russie et académicienne,
et le frère de Marina Carrère d'Encausse,
médecin

Seuls petits bémols et reproches que je peux comprendre mais qui peuvent se justifier : l'auteur enchaîne d'une manière qui peut paraître incongrue l'histoire de la grande Juliette (la juge cancéreuse) avec celle de la petite Juliette (victime du tsunami). Et c'est vrai que les deux n'ont aucun rapport et sont uniquement liées dans l'esprit d'Emmanuel Carrère, dans sa position de spectateur, si je puis dire. Le récit tient néanmoins très bien si l'on se contente de suivre tout simple sa pensée.
L'autre "faiblesse" du livre, c'est une partie un peu technique sur le droit de la consommation, quand l'auteur nous explique le travail des juges d'instance à Vienne, en charge d'étudier des dossiers de surendettement. Le but est ici de montrer l'immense travail qui a été accompli par ceux qu'on a appelé "les juges de Vienne", dont la "grande" Juliette faisait partie. Là encore, les lecteurs les plus tâtillons pourront avoir une impression de récit patchwork, fait de bouts de vies collés les uns après les autres. On croit partir dans une réflexion sur la façon de faire face à la mort, accidentelle ou "prévue" - on trouve notamment dans ce livre de très belles pages portant une réflexion très intéressante sur les causes psychosomatiques du cancer- et on se retrouve d'un coup à lire un exposé, extrêmement instructif et que j'ai beaucoup aimé, sur tout autre chose. Je crois qu'Emmanuel Carrère a surtout voulu laisser un témoignage objectif aux trois petites filles de Juliette sur le travail remarquable accompli par leur mère. Et tout simplement montrer clairement aux lecteurs que certaines personnes, du fin fond de leur petite province, à leur petite échelle, arrivent à faire de grandes choses.


Ce livre est tellement beau et bouleversant qu'on aimerait en parler pendant des heures.
Ce livre m'a habitée et ne me quittait pas une fois refermé, à chaque fin de séance de lecture. Impossible de penser à autre chose.
Ce livre m'a fait pleurer, vraiment, - lorsque l'auteur écrit les dernières heures de la jeune juge Juliette -, non parce qu'il est larmoyant, mais parce qu'il est tout simplement juste et criant de vérité.
"J'ai été et je suis encore scénariste, un de mes métiers consiste à construire des situations dramatiques et une des règles de ce métier c'est qu'il ne faut pas avoir peur de l'outrance et du mélo. Je pense tout de même que je me serais interdit, dans une fiction, un tire-larmes aussi éhonté que le montage parallèle des petites filles dansant et chantant à la fête de l'école avec l'agonie de leur mère à l'hôpital."

Vous pourrez visionner ci-dessous une interview d'Étienne Rigal, le "juge de Vienne", collègue de Juliette, qui a suscité chez Emmanuel Carrère l'envie d'écrire ce livre.




S'il est un livre dont la lecture peut apporter un réconfort, voire un apaisement, pour quelqu'un qui traverse de dures épreuves, c'est bien celui-ci, monsieur Young...
J'ai bien envie de vous dire d'oublier les quelques autres livres dont je vous ai parlé précédemment pour ne retenir que celui-ci...
Je suis heureuse d'avoir recommencé à lire.
Marie Nimier m'excusera. J'ai lu Les inséparables juste avant. Également un récit véridique, avec des vrais personnages existants, mais en comparaison au livre d'Emmanuel Carrère, je ne peux que constater que je me souviendrai de l'un pendant longtemps alors que l'autre, bien que très agréable à lire, sera vite oublié.

Vous trouverez ICI et LA des interviews d'Emmanuel Carrère.
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