lundi 17 janvier 2011

La route, Cormac McCarthy

J'avais entendu du bien de ce livre, je n'ai pas été déçue.
Le qualificatif de "chef-d'oeuvre", apposé sur le bandeau de la collection Points, bien qu'un peu grandiloquent, n'est pas usurpé.

The road, Cormac McCarthy, 2006
Prix Pulitzer 2007
2008 pour l'édition en langue française




Un homme et son fils, dont on ne connaîtra pas les noms, marchent dans un monde mort. On devine qu'une catastrophe planétaire a eu lieu, il y a déjà plusieurs années, mais on ne saura pas précisément laquelle.
Le monde a visiblement été dévasté par des feux d'une ampleur inimaginable, qui ont laissé une terre stérile, couverte de cendres. La végétation ne  pousse plus. Il n'y a plus rien à manger, à part quelques boîtes de conserves ou bocaux restés enfouis ci et là.
Le ciel est continuellement recouvert d'une chape de plomb, masquant la vitale lumière du soleil.
Dans ce monde hostile, les survivants ne sont pas légions. Ils se sont entre-déchirés pour pouvoir rester en vie.
Beaucoup sont redevenus des bêtes aux instincts primaires, exterminant toutes espèces animales à la seule fin de subsister puis, en arrivant jusqu'à tuer et manger d'autres hommes dans le même but.
Le danger est partout. Impossible de s'installer bien longtemps à un endroit.
Parmi ces "méchants" - qualifiés ainsi par le petit - l'homme et l'enfant semblent être les derniers représentants d'une humanité "humaine". Pour se protéger : un révolver avec deux balles, toujours à portée de main.
Tous les jours, ils marchent, à leur rythme, en direction du sud, sorte de terre promise qu'ils espèrent plus chaude. Leur vie tient dans un caddie, contenant leurs maigres victuailles, quand ils en ont, quelques couvertures et une bâche pour se protéger des intempéries. La plupart du temps, ils dorment dehors, à peine réchauffés par un maigre feu.

Le livre relate leur parcours.
Le style d'écriture est un peu déroutant de prime abord, et c'est d'ailleurs le seul point négatif que l'on puisse noter. J'ai parfois été gênée par l'abus des phrases sans verbe et par l'inexistence de ponctuation des dialogues. Et je me suis rendue compte, après coup, que la ponctuation est même quasi inexistante à l'intérieur des phrases, et ce, tout au long du récit. Beaucoup de "et" pour remplacer les virgules. Étrange. Je n'avais encore jamais rencontré ce procédé stylistique. Je ne suis pas non plus une référence en matière de critique littéraire, j'en conviens. Les toutes premières phrases sont tout à fait représentatives :

"Quand il se réveillait dans les bois dans l'obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l'enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l'obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d'avant. Comme l'assaut d'on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. A chaque précieuse respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les couvertures ampuanties et regarda vers l'est en quête d'une lumière mais il n'y en avait pas."

C'est comme si l'auteur avait voulu jeter d'un bloc son histoire sur le papier, nous la livrer brute, sans fioritures, pour que l'essentiel puisse jaillir des mots.
Et cela fonctionne, et même bien. Point de péripéties haletantes. Ce qui ressort principalement, au fil des pages, c'est la relation qui unit le père à son fils. L'enfant est son unique rempart contre la mort.
"peu de faits, peu d'histoire, seulement le souffle pur de ce qui fait survivre." (source : Hubert Artus, cabinet de lecture)

Beaucoup de sentiments entre eux sont suggérés et, dans notre position de lecteur, nous recevons tout de plein fouet.

"L'enfant lui posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n'était même pas un souvenir. [l'enfant est né après le début de l'apocalypse planétaire] Il avait du mal à trouver une réponse. Il n'y a pas de passé. Qu'est-ce qui te ferait plaisir ? Mais il avait renoncé à lui dire des choses de son invention parce que ces choses-là n'étaient pas vraies non plus et ça le mettait mal à l'aise de les dire. L'enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au sud ? Y aurait-il d'autres enfants ? Il tentait d'y mettre un frein mais son coeur n'y était pas. Qui aurait eu le coeur à ça ?
Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n'y a pas de plus tard. Plus tard c'est maintenant. Toutes les choses de grâce et de beauté qui sont chères à notre coeur ont une origine commune dans la douleur. Prennent naissance dans le chagrin et les cendres. Bon, chuchotait-il au petit garçon endormi. Je t'ai toi."

Ce livre est dur à lire. Il titille des peurs insoutenables et inconcevables. Peur pour sa vie, peur de mourir de faim, peur de voir mourir son enfant, peur de rester seul dans un monde complètement hostile, sans aucun avenir.


L'histoire a été adaptée au cinéma en 2009 par John Hillcoat, avec Viggo Mortensen dans le rôle du père.
Je ne me souviens pas d'en avoir entendu parler. Peut-être est-il très bien mais je ne suis pas curieuse de le voir. J'ai vraiment trop peur d'être déçue car je doute fortement qu'il soit possible de rendre à l'image tout le côté émotionnel qui est si bien suggéré par l'écrit.
Je tiens à me souvenir uniquement des moments forts de lecture que m'a offert ce livre.
Et oui, c'est un petit chef-d'oeuvre d'humanité.

D'autres critiques à lire : ici, ici, et.

Tout comme le livre d'Emmanuel Carrière, ce livre m'a hantée plusieurs jours après l'avoir refermé.
Mais qu'est-ce que j'aime être hantée de la sorte !
C'est réellement un grand bonheur de se sentir comblée par un livre. Et dire que je l'avais oublié pendant des années...
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