mercredi 16 mai 2012

Lire et relire "Le dossier H."




Lu il y a déjà plusieurs années, j’avais quelque peu idéalisé le souvenir que j’avais de ce livre de l'auteur albanais Ismaïl Kadaré
Mais je sais pourquoi, à l’époque, j’avais tellement été séduite et subjuguée. Cela tenait surtout au sujet : deux Irlandais, étudiants chercheurs à New-York, qui se penchent sur les origines de la création de l’épopée homérique, qui veulent découvrir son mécanisme de diffusion orale tout au long des millénaires à travers la bouche des rhapsodes, aèdes, poètes, conteurs (appelez-les comme vous voulez).

À l’époque de ma première lecture, j’étais encore étudiante en histoire, avec une forte attirance pour les périodes antiques et pour les langues mortes (latin et grec) donc, même si de mon côté je ne cherchais pas grand-chose, je ne pouvais qu’être envoûtée, par substitution, par le périple de ces deux gaillards sur les traces du poète grec Homère.

Il y a peu, suite à la lecture d'un petit livre d'Eric Faye et après avoir découvert qu'il avait étudié  l'œuvre et écrit sur le grand écrivain albanais, j'ai eu envie de relire "Le dossier H.".
Et ma lecture a été sensiblement différente.

La fin du livre n’est pas aussi exceptionnelle qu'elle l’était dans mon souvenir. Elle n’en est pas pour autant décevante, loin de moi cette pensée, et si j'en ai gardé pendant des années un sentiment aussi enthousiasmant, ça ne s'explique pas uniquement par la fougue de ma jeunesse !
J’ai aussi trouvé une certaine longueur pendant quelques pages, quand le récit détaille le travail de recherche des deux chercheurs. Ça en deviendrait limite technique.

Mis à part ces deux bémols, le livre est excellent. Tant par l’ambiance générale qui s’en dégage que par le style de l’auteur.

L’histoire de Kadaré nous emmène dans l’Albanie profonde des années 30, royaume de Zog Ier (véridique le nom), dans une petite ville de province, nommée N., un peu trou-du-cul-du-monde et dans une encore-plus-paumée-auberge-aux-pieds-des-montagnes, lieu de passage des rhapsodes.
C’est là que nos deux chercheurs, Max et Willy, s’établissent pour mener à bien leur enquête littéraire sous la haute surveillance des autorités albanaises qui voient en eux des espions.
En effet, peut-on raisonnablement croire que deux étrangers venus de New-York aient fait tout ce voyage uniquement pour entendre des raconteurs d’histoire ? D’autant plus qu’ils ont amenés avec eux un étrange appareil un peu effrayant qui capture les voix (un magnétophone, à ses tout débuts)... Non, ce ne peut être qu’une couverture.
L’atmosphère climatique est froide et brumeuse. Mystérieuse.

Les personnages albanais sont hauts en couleurs : la femme du sous-préfet en mal d’exotisme et d’aventures sentimentales, qui se fait des films sur le bon Willy ; Dul Lasoupente, l’espion du sous-préfet de la ville de N., chargé de surveiller les agissements des deux étrangers, qui met tout autant de zèle dans la rédaction de ses rapports ; et le sous-préfet lui-même, qui se délecte de la lecture desdits rapports de son espion préféré et qui n’hésite pas, parce qu’il est malade de jalousie, à pomper le style de son subordonné pour en référer à son tour au ministre de l’Intérieur.

Et le style d’écriture du personnage Dul Lasoupente, c’est celui d’Ismaïl Kadaré (au passage, bravo à son traducteur Yusuf Vrioni, haut personnage de l'Albanie, qui a contribué à diffuser la notoriété de l'écrivain hors de son pays). C’est de la grande écriture. Des phrases assez longues, très bien construites et à haute teneur de vocabulaire scrupuleusement recherché. Chaque mot a sa place et chaque place a son mot ! 
Adeptes de l'imparfait du subjonctif, du "nonobstant" et du "derechef", you're welcome !
C’est délectable, vraiment ! 

Et le paroxysme de la délectation, c’est évidemment les passages qui retranscrivent les rapports rédigés par l’espion et lus par son supérieur de sous-préfet. Avec force de détails, d’explications et de digressions rocambolesques, l’auteur nous donne ici une vision complètement ridicule de l’administration albanaise. On comprend que cette sorte de relation épistolaire entre le fonctionnaire et son indicateur tient plus d'un petit jeu jouissif pour eux-mêmes qu'une nécessité justifiée par un réel potentiel danger pour l'Etat. 
C’est drôle et on les lit ces pages avec un grand sourire qui nous mange tout le visage. Complètement réjouissant !
Ambiance...

Extrait p. 162 : "Un peu plus bas, l'indicateur certifiait à Monsieur le sous-préfet qu'il s'était toujours montré très attentif à faire vérifier son ouïe, que le contrôle auquel il s'était soumis selon les règles, deux semaines auparavant, avait établi, ainsi que l'attestait le certificat médical, que ses oreilles étaient en parfait état. En outre, soucieux d'entretenir sa mémoire, il s'en tenait rigoureusement à toutes les normes d'alimentation, ne buvait pas d'alcool et, nonobstant le fait qu'il eût préféré se mettre autre chose sous la dent, il mangeait régulièrement la quantité de poisson requise pour assurer à son organisme les doses de phosphore nécessaires, en sus du jus de baies de sureau qu'il prenait trois fois par jour, conformément aux prescriptions du médecin. Il priait derechef Monsieur le sous-préfet de bien vouloir l'excuser pour cette seconde parenthèse, qu'il ne s'était autorisée ni par carriérisme ni pour obtenir une augmentation de son traitement, etc., mais pour asseoir la crédibilité de son information et animé par le seul souci d'accomplir sa mission, dans la mesure où il sentait que le moindre doute jeté sur la véracité de son rapport pouvait être préjudiciable à la surveillance ultérieure des deux suspects.
      Fichtre ! fit à part soi le sous-préfet en portant de nouveau à ses lèvres la tasse de café qui avait laissé un second cachet sur le rapport. Il n'ignorait pas qu'il aurait beau étudier vingt ans durant la rhétorique, la jurisprudence ou toute autre discipline de ce goût-là, jamais il ne parviendrait à user du style avec une pareille aisance.
     " Bon, viens-en au vif du sujet, tu nous assommes", fit-il comme si ces préambules avaient fini par le lasser. En fait, l'indicateur n'était pas sans avoir deviné que la principale satisfaction du sous-préfet, lorsqu'il lisait ses rapports, lui était procurée précisément par ses entrées en matière. S'il disait : "Ça suffit, tu nous assommes...", souhaitant en venir au plus vite à ce que l'espion avait effectivement à lui apprendre, c'était parce qu'il entendait relire ensuite tout à loisir ses préliminaires."

Et du coup, on se retrouve avec un livre portant deux thèmes forts : le travail de recherche de nos deux Irlandais, sorte d’enquête littéro-linguistique, pour le côté « sérieux » de l’histoire, et la façon dont sont appréhendés les deux pseudo espions par la société et l’administration albanaise qui les reçoit, pour le côté « truculent » de la confrontation.
Et suite à ma deuxième lecture, j’ai été plus séduite par le côté drôle et absurde, par cette ambiance picaresque en Albanie profonde.

Intéressant, n'est-ce pas, de relire, des années après, des livres qui nous ont marqué étant plus jeune. On peut avoir des surprises et trouver de l’intérêt pas là où on en attendait le plus.

C’est un très bon livre, d’un auteur qui est une valeur incontournable de la littérature mondiale et que je vais garder encore précieusement de longues années, en espérant qu’il ne sera pas trop jaune quand ma fille sera en âge de le lire !
Quant à moi, je ne vais pas tarder à me replonger dans un autre roman tout juste exhumé des oubliettes des entrailles de mon placard à livres parce que...

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