mercredi 13 mars 2013

"Les visages écrasés", le putain de polar français qui met tout le monde d'accord tellement il est bien !


Oups, désolée pour le gros mot, mais ça vient vraiment du cœur !
Pardonnez-moi ce titre racoleur et facile mais, pour que je sois enthousiasmée à ce point par un roman policier, il faut vraiment se lever de bonne heure. D'où mon besoin de crier haut et fort à quel point c'est bien !

À la fois roman dénonciateur d'un monde de l'entreprise où le rendement exigé écrase les hommes, cette fiction, qui a des relents d'actualité, est aussi un excellent polar, noir, très noir, qui tient littéralement le lecteur en haleine du début jusqu'à la fin.

C'est Carole Matthieu, médecin du travail dans une entreprise de télécommunication, qui raconte.
Quand elle commence son récit, on apprend qu'elle vient de tuer un de ses patients, un des téléconseillers de la plateforme de Valence. Vincent Fournier, un homme qui était au bout du rouleau, nerveusement et physiquement, subissant depuis des mois et des mois des pressions de la part de ses supérieurs hiérarchiques, demandant toujours plus de rentabilité. Il avait déjà tenté de mettre lui-même fin à sa vie. Carole, qui prend son travail très à cœur (c'est le moins que l'on puisse dire !), même si elle dit qu'elle ne fait "que sont travail", a choisi de l'aider à en finir avec cet enfer, de le soulager du fardeau qu'il portait depuis trop longtemps.
Ne cherchant pas à fuir les conséquences de son geste, elle veut juste gagner du temps pour faire le tri dans ses dossiers médicaux afin de rassembler toutes les preuves nécessaires à prouver la responsabilité de l'entreprise dans le mal-être mental des employés. Dans l'entreprise, avant son geste meurtrier, déjà un suicide, trois tentatives, une agression physique contre une responsable, ça commence à faire beaucoup.
Extrait p. 54 : "Le suicide n'est pas reconnu comme maladie professionnelle. À choisir, il est encore préférable de mourir d'un cancer des poumons par une trop forte exposition à l'amiante plutôt que de mettre fin à ses jours, poussé à bout par des conditions de travail intolérables."
Extrait p. 222 : "[...] la direction départementale, la Sécurité sociale, l'inspection du travail et le conseil supérieur sont dépassés par la complexité du phénomène et pensent qu'il s'agit de cas isolés. La hiérarchie, elle, ne s'en inquiète pas parce qu'elle les lit comme des conséquences de problèmes personnels. Elle pense : Le suicide est une affaire privée et n'a rien à voir avec l'entreprise qui, elle, ne gère ni émotion ni troubles psychiques, mais des chiffres et des objectifs à atteindre."

Elle se sent investie de cette mission et est persuadée qu'elle seule peut la mener à bien car elle est la seule à connaître tous les employés, dans leurs moindres faiblesses, leurs moindres maux. Celle à qui ils se sont confiés dans son cabinet. La seule qui a toutes les pièces du puzzle entre les mains. À elle de le reconstituer pour pouvoir prouver la faute de l'employeur.

Et c'est là que le polar se met en place.
On découvre peu à peu quelle a été la descente aux enfers de divers personnages, tous employés de l'entreprise, et les rapports entretenus les uns avec les autres.
Suite au meurtre de Vincent Fournier, une enquête policière est mise en place. L'inspecteur Richard Revel en est chargé et une course contre la montre s'engage entre lui et Carole. Lui mène son enquête policière, tentant de mettre la main sur le meurtrier et elle, mène sa propre enquête, dans le but de faire le jour sur ce qu'elle appelle "l'autre Histoire",  la vraie, celle qui dépasse les simples faits, celle que personne ne voit, en opposition à l'histoire officielle.
Extrait p. 84 : "Quand les flics découvriront que je suis l'assassin de Vincent, quand Richard Revel ou un autre aura la preuve de ma culpabilité, la seule chose qu'ils retiendront sera : Carole Matthieu est une meurtrière, le Dr Matthieu est coupable. Puis ils repartiront vaquer à leurs affaires, sans se préoccuper des raisons, ni des faits et des résultats. C'est à cela que s'en tiendra leur version officielle."
Extrait p. 223 : "Je dois donner du grain à moudre à Richard Revel. Je veux qu'il saisisse chaque menu détail et pour ça, je dois au préalable tous les assembler. Des faits, des résultats et des preuves. Mettre en évidence de manière simple et irréfutable ce qui lui échappe encore. Je fais le boulot qu'il devrait faire s'il était formé à lire des rapports d'expertise médicale et à comprendre les mécanismes du travail en entreprise. Je veux que Revel lise tous ces rapports et qu'il comprenne. Lui, les autres médecins, les journalistes et, après eux, tout le monde. Pour que ça s'arrête enfin."
Le récit tient sur 4 ou 5 jours et est mené tambour battant. J'ai rarement vu cette expression si bien représentée. On ne peut pas décrocher. On suit le rythme de Carole, qui elle, ne tient debout qu'à coup de divers cachets qu'elle ingurgite à longueur de journée.

J'ai, tout de même, deux reproches à faire à ce livre :
- Le récit de Carole est ponctué régulièrement par la retranscription de divers rapports médicaux émis par des psychologues et psychiatres, concernant les employés de la boîte, et Carole elle-même. Des rapports qui sont là pour consolider les faits mais qui sont un peu rébarbatifs à la longue.
- Les rapports, humains cette fois-ci, qui unissent certains employés entre eux se révèlent complexes, et je ne suis pas certaine d'avoir tout compris. Je subodore quelques failles dans le scénario.
Néanmoins, ça ne gène pas la compréhension générale, et ne nuit pas à maintenir l'ambiance et le suspense.

Et reconnaissons que le parti pris d'aborder le travail dans l'entreprise uniquement à travers l'œil d'un médecin est très original. À une exception près, pas une seule description de téléconseiller en plein travail.

Un médecin qui pense ne faire que son boulot mais qui le prend tellement à cœur qu'il ne restera pas sans conséquence sur sa propre santé mentale.
Car ce médecin n'est finalement qu'une salariée parmi les autres.

Je ne veux rien vous dire de plus, sous peine de vous gâcher une future lecture, alors je me contenterai d'insister sur le fait qu'avant d'être une radiographie des conditions de travail oppressantes au sein d'une entreprise bien particulière, et de ses répercutions sur la santé des employés, ce roman est avant tout un putain de polar comme ça fait du bien d'en lire, mené tambour battant et porté à bout de bras par ce médecin !

À savoir : Marin Ledun est un jeune auteur très prometteur, qui a déjà publié une dizaine de romans noirs.
Il est aussi l'auteur de No more Natalie, sa version sur la mort mystérieuse de Natalie Wood.


Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que le roman policier n'est pas un genre vers lequel je me dirige facilement, et que je suis donc très critique dès que le suspens n'est pas vraiment au rendez-vous. Donc si je vous dis que Les visages écrasés est un excellent polar, il faut me croire, hein !

Pour résumer : un polar à cent à l'heure à lire absolument !

Rendez-vous sur Hellocoton !