lundi 1 octobre 2012

"Nuit", chef-d'œuvre incontournable d'Edgar Hilsenrath


Cet été, j'ai découvert Edgar Hilsenrath, un auteur juif allemand, né en 1926, aujourd'hui vieux bonhomme moustachu et bourru, encore trop méconnu en France.
Et pour cause.
Son œuvre, qui a pour toile de fond la Shoah et les ghettos juifs pendant la Seconde guerre mondiale, et qui est fortement inspirée de sa propre expérience, traite le sujet sur un ton tellement particulier, satirique et burlesque, qu'Hilsenrath a été pendant longtemps boycotté par les éditeurs.
Trop décalé, trop réaliste, trop cru, il "malmène l'image du juif-victime consensuelle d'après-guerre" (source : postface de l'éditeur) et ça, ça ne se fait pas.
Un auteur ici qualifié de "terreur dans la littérature de la Shoah".

Nuit est son premier livre et je n'ai pas peur de vous dire que c'est un chef-d'œuvre qu'il faut avoir lu au moins une fois dans sa vie et qui a tout d'un livre qui devrait figurer dans les programmes scolaires d'histoire et de littérature, au moins en Allemagne.
Il a commencé à l'écrire après-guerre, émigré à New-York (ce qu'il raconte d'une manière relativement autobiographique dans le très déjanté Fuck America), a mis douze ans pour le terminer et a été publié pour la première fois en Allemagne en 1964.
Très vite, il est blacklisté.
"Vous ne pouvez pas écrire des choses comme ça" titre un hebdomadaire allemand (source).
Le livre fait scandale chez les Allemands repentants et nouvellement philosémites (source).
Il connaîtra par la suite le succès aux États-Unis et dans d'autres pays européens.
Il a fallu attendre 2012 pour qu'il soit enfin traduit en français. Merci les éditions Attila d'avoir sorti cette pépite du néant !
De même que Si c'est un homme de Primo Levi est un témoignage incontournable sur le sujet des camps de travail, ces centaines de pages-là balancent à la face du monde un aspect moins "médiatisé" de la traque des Juifs, les ghettos, certes d'une manière romancée, avec une réalité poussée à l'extrême, et avec des personnages fictifs, mais néanmoins, la parole d'Hilsenrath est très forte et se nourrit de tout ce qu'il a pu observer de plus horrible.


Le narrateur nous embarque dans la galère au côté de son héros, Ranek, un Juif roumain, déporté dans un ghetto ukrainien, à Prokov (un nom inventé), une ville située dans une zone frontalière de la Roumanie,  et occupée par les troupes roumaines.
La ville, qui subit un blocus, a été bombardée et il n'y a pas de place pour loger tous les Juifs qui affluent.
La lutte est quotidienne pour trouver à se nourrir et où dormir chaque nuit.
Ceux qui n'ont pas de toit et sont condamnés à se terrer dans les rues risquent d'être raflés, non par des officiers nazis mais par les militaires ukrainiens, roumains, et puis par la milice juive (oui !) et d'être expédiés à la mort. 
Le marché noir règne, et ceux qui survivent sont ceux qui sont les plus chanceux et les plus débrouillards.

Ranek trouve une place dans un bâtiment délabré, près de l'ancienne gare de Prokov, que l'on appelle l'asile de nuit. La pièce est bondée. Les gens dorment les uns contre les autres, sur et dessous l'estrade, dans des conditions ignobles d'inconfort, promiscuité, d'insalubrité et de misère.
Ils meurent régulièrement de faim, de froid ou du typhus. Une place se libère alors, aussitôt assaillie par un des nombreux sans-abri qui attend son tour.
Et c'est ainsi dans tous les bâtiments de la ville qui sont encore habitables.

C'est le règne de la démerde pour survivre : marchandage, trahisons, vols et viols. Hilsenrath nous montre des Juifs rendus insensibles par la lutte quotidienne à laquelle ils se livrent.
Insensibles, mais pas inhumains car "l'âme humaine ne contient pas que de la bonté et du sacrificiel" (source)
Là-bas, tout se vend, tout se négocie, jusqu'à son dernier habit de rechange, jusqu'à ses sous-vêtements et ses chaussures. On ne garde sur soi plus qu'une robe ou un pantalon, une veste et des chaussettes russes.
Les morts sont aussitôt sec dépouillés de leurs habits et dents en or, qui seront échangés contre un sac de farine ou quelques patates. De quoi agrémenter l'ordinaire fait de soupe d'épluchures de légumes ramassées à droite et à gauche, ou de rien.

Extrait p. 63 :
"L'allumette s'éteignit. Sans perdre le temps d'en allumer une autre, il commença à inspecter Levi. L'agonisant ne portait ni veste ni pantalon : deux sacs de farine décousus étaient enroulés autour de son corps nu. Ranek ne s'attarda pas sur les sacs de farine : il palpa les jambes de Levi... et enfin ses doigts les sentirent : les chaussures.
   "Levi" chuchota-t-il; "tu n'as plus besoin de tes chaussures, pas vrai ? Nom d'un chien, tu n'en as plus besoin."
   Il se sentit soudain comme un vautour sur sa charogne. Non, pensa-t-il, pas encore, ce n'est pas encore une charogne. [...]
   Un silence oppressant régnait dans l'entrée. Ranek appuya sa tête contre le mur et fixa l'escalier noir en cogitant. Il avait parfaitement conscience qu'il n'était pas en train de commettre un simple vol de chaussures ; son geste passait ici pour un crime très grave. Même les plus endurcis n'osaient pas dépouiller un mourant ; ils préféraient attendre qu'il soit mort pour lui prendre ses affaires... "C'est vrai" murmura-t-il dans sa barbe, "... oui, c'est vrai ; on attend qu'il ait passé... c'est plus décent. Une fois mort, il ne voit plus ce qu'on lui fait ; il ne sait plus rien."
    Ranek resta assis encore quelques minutes adossé au mur ; puis il se ressaisit et s'affaira de nouveau sur le mourant... Qu'est-ce qu'il en avait à faire ! Il avait faim et voulait ces chaussures ; il les apporterait à Dvorsky, et Dvorsky lui donnerait quelque chose à becqueter. Et c'était ça le plus important ! Plus important que toutes ces niaiseries morales..."

Tout ce que nous raconte l'auteur sur les conditions de vie dans ce ghetto de Prokov, ne peut pas sortir de son imagination. Ça ne sent peut-être pas complètement le vécu, mais le vu, à n'en pas douter.
La postface, narrant le parcours d'Hilsenrath, nous apprend que dans le ghetto roumain de Mogilev-Podolsk, où il s'est retrouvé parqué avec sa famille, il faisait parti des mieux lotis car ils bénéficiaient d'un permis de séjour, les mettant ainsi à l'abri des rafles. Ils arrivaient à sortir du ghetto en cachette pour aller vendre leurs biens aux Ukrainiens voisins.

Edgar Hilsenrath n'a pas peur des mots, il appelle un chat un chat. C'est souvent cru mais ça sonne vrai, tellement vrai. (j'ai trouvé plusieurs concordances avec les conditions de vie à Auschwitz décrites par Primo Levi)
Les hommes sont rendus plus bas que terre, acculés à vivre presque comme des bêtes, et même si on sait que l'histoire est une fiction, on a bien conscience que l'instinct de survie a poussé nombre d'hommes et de femmes dans leurs retranchements les plus extrêmes.

Pas de misérabilisme, pas de pathos. L'auteur réussit le tour de force d'accrocher le lecteur tout en maintenant, du début à la fin, un ton assez pragmatique, très neutre. Et ça, c'est fort. Très fort.
C'est différent de Fuck America, plus sobre, moins déjanté mais ça fait mouche tout autant.
On ne voit littéralement pas passer les quelques 540 pages de la très belle édition chez Attila.

Quant à la couverture illustrée par Henning Wagenbreth... pfff... juste une œuvre d'art


Vous trouverez ICI une très belle critique, qui m'a beaucoup plu, et , un article très intéressant sur l'auteur, aujourd'hui âgé de 86 ans, son œuvre, encore sous-estimée, même dans son propre pays.

Attila est une petite maison d'édition, née en 2009 et les livres d'Hilsenrath, Fuck America et Le nazi et le barbier ont fait son succès. Elle se fait fort de publier des auteurs passés à la trappe, mal édités.

Rendez-vous sur Hellocoton !