mercredi 20 février 2013

"Des nœuds d'acier", LE roman qui va vous glacer mais que vous ne pourrez pas lâcher...


La prison n'avait pas réussi à le briser. 
Ces deux vieillards retirés du monde vont-ils y parvenir ?

Voilà, tout est presque dit avec cette simple phrase d'accroche de l'éditeur, en haut de la quatrième de couverture. Le résumé qui suit est très bien fait. Explicite sans dévoiler une donnée importante du récit. Je ferai donc de même, en vous réservant la surprise pour votre propre lecture. Méfiez-vous des résumés sur le net qui en disent trop.

Ce roman très sombre, c'est le style d'histoire glaçante à souhait que j'attendais. De la noirceur à foison, de la violence physique et psychologique, mais jamais de gore dans ce huis-clos purement captivant.
L'auteure, Sandrine Collette, enseignante universitaire, docteur en science politique, signe là son premier roman et c'est clairement un coup de maître.

Théo, la quarantaine, sort de 19 mois de prison. Il a massacré son frère aîné Max, quand il a su qu'il avait une liaison avec sa femme, le laissant complètement invalide. Un vrai légume sur sa chaise dans un institut pour adultes handicapés.
Quand il sort, sa première idée est d'aller lui rendre une petite visite, bien qu'il ait interdiction de l'approcher, histoire de le narguer. Il se fait remarquer et quitte les lieux en vitesse. Il va se mettre au vert pour échapper à une éventuelle recherche, et aussi pour faire le point avant de trouver le courage de retourner voir sa femme.
Un coin perdu, des forêts à n'en plus finir, une chambre d'hôte à la campagne chez une Mme Mignon qui bichonne son potager et lui indique les circuits de randonnée intéressants dans le coin.
Lors d'une de ses escapades quotidiennes, il tombe sur une vieille ferme, isolée de chez isolée. Un vieux le reçoit avec un fusil. Après la première peur, Théo accepte de rentrer boire un café. Il ne ressortira pas...

Il est tombé chez deux frères, Basile l'aîné, et Joshua son cadet. Deux vieux fous, qui vivent seuls en autarcie depuis des années, à quelques rares sorties et visites près, dans leur maison sans téléphone, télévision ni radio.
Ils vont faire de lui un esclave, les chaînes aux chevilles, qu'ils sortent de la cave la journée pour des travaux qui le brisent physiquement. Leur "chien", comme ils l'appellent.
Une rapide descente aux enfers vers la déchéance humaine, physique et psychologique.
La prison, "c'était de la rigolade à côté." La loi du plus fort, il connaît, et il a toujours su s'en accommoder, mais la loi du plus barje...

Une histoire inventée, qui n'a pas été inspirée par des faits réels. Une histoire complètement folle, oui, mais totalement crédible. On y croit du début jusqu'à la fin.
Une sorte d'avant propos, un peu énigmatique, fait parler un médecin, qui nous dit avoir recueilli le journal de Théo, dans lequel il a mis des mots sur ce qui lui est arrivé. Cette personne s'est ensuite chargée de lui donner une forme lisible, en comblant notamment les nombreux blancs. Le ton ne nous laisse guère d'espoir quant à l'issue du calvaire de Théo et on pourrait penser que le suspens est joué d'avance. Pourtant, tout au long de la lecture, on est complètement pris par le récit, on se dit qu'il va y arriver, qu'il va trouver une occasion pour s'échapper ou bien qu'il va parvenir à élever les frères l'un contre autre. La tension monte, la tension monte. On sait que le livre a une fin mais on ne devine pas laquelle.

Sandrine Collette flirte dangereusement avec la limite du glauque, et du scabreux parfois, et moi-même qui ai le cœur bien accroché et qui n'hésite pas à me lancer dans des lectures difficiles, j'ai été par moment à deux doigts de faire une pause, sentant poindre la limite de ce que je pouvais supporter. Mais non, je n'ai jamais lâché ce livre car l'auteure sait s'arrêter et poser ses ellipses aux bons moments. Les scènes les plus violentes ne sont jamais décrites ; à nous d'imaginer si on le veut.

Autre point fort de ce livre, la finesse psychologique des personnages.
Chez les deux frères fous, Basile, l'aîné, domine Joshua. C'est lui qui donne les ordres et l'autre se rebiffe doucement de temps en temps mais surtout s'écrase, terrorisé. Théo ne peut s'empêcher de faire le lien avec sa propre relation à son frère :
Extrait p.180
  "[...] ce que je voyais entre Basile et Joshua ressemblait au lien terrible et destructeur qu'il y avait eu entre Max et moi.
  Max, c'était Basile. Son autorité sans limites, son égoïsme, sa mauvaiseté, tout concordait. Pour Joshua, la situation était un peu plus compliquée ; tout du moins, c'est ce que je me disais pour ne pas m'assimiler entièrement à ce vieillard geignard et tordu. Au fond il n'y avait sans doute pas de quoi faire dans la nuance. Nous étions l'un et l'autre faibles et rancuniers. Et je rageais en me rendant compte que je quémandais l'attention de ce vieux salaud comme un clebs.
  Pourtant il n'y avait pas de quoi l'aimer, Joshua. Ce drôle de type écrasé par son frère avait reporté sur moi ses élans de domination. Mais de manière invraisemblable, je comprenais. Je me souvenais des raclées que me mettait Max, des épouvantables frustrations qui me chiffonnaient les entrailles quand il me laissait et que je me relevais en saignant du  nez. J'avais un ami à l'école, mon meilleur ami, un petit blond gentil à qui je racontais tout ; après ces bagarres douloureuses, je le frappais systématiquement. Tout était prétexte à m'embrouiller avec lui, un stylo perdu, un sourire, une bousculade involontaire. Je cognais à mon tour.
  Aussi terrible que cela paraisse, j'étais convaincu que Joshua et moi étions de la même veine : celle des cadets et des victimes.
  Pour un temps. Il n'y avait qu'à voir ce qui était arrivé à Max."

Pour autant, Théo ne sombre pas dans le syndrome de Stockholm, ou alors à dessein et dans le but de tenter d'en jouer avantageusement, si tant est qu'il soit possible de "faire le malin" face aux deux bourreaux. 

Et pour couronner le tout, c'est bien écrit, jamais lourd, sans longueurs.

Vous l'avez compris, c'est LE livre à lire en ce moment, celui qui vous donnera une sacrée claque !
S'il fallait n'en lire qu'un, ce serait celui-là.


Merci à babelio et à l'éditeur Denoël qui m'ont permis de lire ce livre dans le cadre de l'opération masse critique. C'est 5 étoiles direct, sans aucune hésitation !

Vous pouvez écouter ici Sandrine Collette dire quelques mots sur son travail
Rendez-vous sur Hellocoton !