lundi 15 avril 2013

Le magnifique "Ouragan" de Laurent Gaudé


Une qualité d'écriture remarquable, voilà ce que j'ai envie de vous dire en premier sur ce livre.
Un auteur, Laurent Gaudé, qui ne doit pas avoir besoin de beaucoup de corrections je pense ! (clin d'œil)

Plus qu'un roman, c'est un chant polyphonique mêlant les voix de plusieurs personnages forts, qui ne se connaissent pas, pour la plupart, et qui vont se croiser à la faveur des événements ...

Tandis qu'un ouragan (Katrina, mais il ne sera jamais nommé) se dirige tout droit sur La Nouvelle-Orléans et ses habitants, Keanu, qui apprend la nouvelle alors qu'il est au plus mal psychologiquement, broyé par des années de travail sur une plateforme pétrolière, décide de retourner dans la ville qu'il a quittée 6 ans plus tôt. Son seul but : retrouver Rose, l'amour de sa vie qu'il a abandonnée et donner un sens à son existence.

Extrait p. 97 :
  "Les hommes ne sont plus maîtres des heures, et au fond, il sent que c'est cela qu'il aime. Peut-être est-ce pour cette raison qu'il a pris sa voiture et a roulé droit sur La Nouvelle-Orléans, pur perdre le contrôle, parce que, sur la plate-forme, l'homme décidait de tout, des heures du pompage, de la quantité du pétrole à extraire, il n'y avait plus de nuit ni de jour, il n'y avait plus rien que l'activité de l'homme et la nature assujettie, tandis que maintenant, il est face à la brutalité des choses et même atteindre le Superdome est difficile."

De son côté, celle-ci, trop pauvre pour posséder une voiture, comme beaucoup de Noirs de cette ville, attend l'arrivée du cataclysme avec son fils, Byron.

Josephine, la négresse quasi centenaire attend elle aussi de pied ferme la vicieuse, la chienne, comme elle appelle l'ouragan. Hors de question de fuir, pour celle qui met un point d'honneur à prendre le bus tous les matins et à s'asseoir au milieu des Blancs, les enfants et petits-enfants de ceux qui ont assassiné son Marley chéri dans les bayous il y a déjà des décennies. "Je fais le tour de la ville en bus chaque matin et c'est comme faire la tournée de mon empire". (p. 13)

Extrait p. 52 :
[...] Le vent ne nous appartient pas. Ni les bayous. Ni la force du Mississippi. Tout cela nous tolère le plus souvent, mais parfois, comme aujourd'hui, il faut faire face à la colère du monde qui éructe. La nature n'en peut plus de notre présence, de sentir qu'on la perce, la fouille et la salit sans cesse. Elle se tord et se contracte avec rage. Moi Josephine Linc. Steelson, pauvre négresse au milieu de la tempête, je sais que la nature va parler. Je vais être minuscule, mais j'ai hâte, car il y a de la noblesse à éprouver son insignifiance, de la noblesse à savoir qu'un coup de vent peut balayer nos vies et ne rien laisser derrière nous, pas même le vague souvenir d'une petite existence."

Les prisonniers, enfermés à Parish Prison, attendent également. Les autorités n'ont pas jugé bon de les évacuer, contrairement aux chiens et chats de la SPA (véridique). Craignant de mourir noyés dans leurs cellules, Beckeley et ses collègues n'ont pas d'autre choix que de s'évader.
Et un révérend, rendu fou par les événements, persuadé que l'ouragan est une punition divine infligée aux hommes et qu'il est de son devoir d'aider son Dieu en tuant les pauvres âmes qui croiseront son chemin.

Un climat apocalyptique, qui prend même une petite tournure fantastique quand les alligators envahissent la ville, après la montée des eaux, affamés... je vous laisse imaginer ce qui arrive aux malheureux qui croisent leur chemin...

Un récit choral où Joséphine, le Révérend et les prisonniers prennent la parole à la première personne, alternativement au gré des paragraphes, tandis que la troisième personne est utilisée pour Rose et Keanu. Une tension qui monte progressivement.
Les pages sont très denses, d'une écriture peu aérée, sans dialogues mais avec des phrases courtes et incisives. La construction du récit est tourbillonnante, à la manière de l'ouragan dévastateur qui emporte le lecteur dans son sillage,  telles ces deux phrases interminables, longues de deux et trois pages, comme un plan séquence au cinéma, la première placée dans le début de l'histoire et la deuxième tout à la fin. On ne décroche pas. On veut connaître la suite.

Tous les personnages sont beaux et forts et celui de Joséphine, la négresse centenaire est particulièrement marquant. Son regard très philosophe sur la vie et plus particulièrement sur la condition des Noirs dans la société américaine lui confère une place particulière dans l'histoire qui m'a fait penser au chœur des tragédies grecques antiques, celui qui présente et résume l'action.

Extrait p. 140 : la population, noire pour l'essentiel, qui a trouvé refuge dans le stade du Superdome, attend l'arrivée des secours :
  "Ils se sont souvenus de nous. Comme ils finissent toujours par le faire : trop tard, lorsque nous sommes sales et épuisés. Lorsque nous sommes en colère d'avoir été oubliés. Alors ils sont venus comme ils viennent toujours dans ces cas-là, la main tendue d'un côté et les doigts pour se boucher le nez de l'autre. Les cars arrivent au goutte à goutte. Huit d'abord. Puis six. Puis huit à nouveau. Cela prendra des jours. Ils ont tiré en l'air pour effrayer le nègre. Depuis toujours, ils aiment ça. Je ne monterai pas. Je suis Josephine Linc. Steelson, je prends le bus tous les matins pour que les vieux Blancs baissent les yeux devant ma liberté. Je ne veux pas monter comme ça, comme une bête apeurée que l'on sauve par charité. Alors je reste assise. Ils se pressent tous là-bas. Je sais qu'ils viendront me chercher et que je ne pourrai pas faire autrement que de les suivre, mais je veux le faire à ma manière. Je n'ai pas encore trouvé. En attendant, je les écoute tirer en l'air pour que nous soyons dociles et obéissants et je ne bouge pas."

Le français est superbement bien écrit. Mélodieux et puissant. Une écriture "empathique et incantatoire" sont les mots de l'éditeur, que je trouve très justes. Un roman que je classe incontestablement au-dessus de tous ceux que j'ai lus ces derniers temps pour la beauté de l'écriture.
Comme on peut voyager loin avec un auteur qui sait si bien manier la langue française !


Laurent Gaudé est un auteur français reconnu, dont Le soleil des Scorta  a été récompensé du prix Goncourt 2004. Son dernier roman, Pour seul cortège, m'a également été recommandé, bien que le sujet soit a priori moins attirant.

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