lundi 3 février 2014

"Kinderzimmer", une chambre des nourrissons à Ravensbrück



Valentine Goby aborde ici, avec son huitième roman, un sujet qui m'intéresse toujours autant, dont je ne me lasse pas mais dont je ne suis pas experte et que j'aborde/lis avec parcimonie : les camps de concentration.

Un roman qu'elle a bâti sur la foi de témoignages de rescapées du camp de Ravensbrück.
Un camp de concentration situé à 80 km au nord de Berlin, spécialement réservé aux femmes et dans lequel vécurent aussi des enfants.


Un roman dans lequel j'ai eu un peu de mal à entrer, un peu déboussolée par le style très sensible de l'auteure.
"Une écriture musicale, en cercles concentriques" selon Télérama (source).
Une écriture peu aérée, très compacte, où les dialogues sont la plupart du temps rapportés dans le texte.

Suzanne, alias Mila opposante politique au régime nazi, est arrêtée à Paris et envoyée au camp de Ravensbrück avec sa cousine Lisette. Elle est alors enceinte de quelques mois.
Bien des années après, elle fait face à une classe de lycéens pour raconter son histoire.

Ce roman, s'il n'est que roman, a la même force de témoignage qu'un Si c'est un homme de Primo Levi. Rien n'est épargné au lecteur qui est immergé dans le quotidien et la réalité de ce que furent les camps de concentration (faim, froid, puanteur, pourriture et blessures des corps poussés dans leurs limites extrêmes).
Ce n'est pas qu'une histoire de bébés à Ravensbrück et d'ailleurs, cette nurserie ne fait pas son apparition dans le récit avant la moitié du livre.

Extrait p. 61 :

   "Ça se voit. Mila le voit, toutes le voient, malgré les robes ou à cause d'elles, qui flottent sur les épaules étroites, tombent droites sur les poitrines fondues. Ça se voit que le corps affamé puise dans ses réserves. Absorbe sa propre graisse à défaut d'apport extérieur, pompe toute chair jusqu'à l'os. Il se mange, mord le gras des bras, des cuisses, des fesses, des seins : des dents, des langues invisibles usent les parties molles, les sucent, les aspirent, les lèchent comme une glace, les érodent jusqu'à ce que la peau se réduise à une soie ultra-moulante, épousant parfaitement la hanche, la clavicule, les côtes, au bord du déchirement. Mila sent les tibias, les rotules de Lisette contre elle chaque nuit. Et ce n'est que le début. Dedans, sûrement, les organes se rétractent comme des figues sèches. Le corps s'avale. Se digère. Mila se demande si une forme d'enfant va apparaître sous la peau de son abdomen, si ça va se voir un jour, à l'occasion d'une visite chez le dentiste par exemple, nue dehors sous le regard des SS, cette chose épousée par le ventre, à la façon du sac plaqué sur les corps des chatons noyés par son père. Cadavres, en tout cas.
    Le corps rejette une urine claire, des selles liquides, du pus, s'écoule par les plaies, furoncles perçant la peau, fluides échappés des écorchures de gale, des morsures de pou, d'égratignures infectées, glaires épaisses sorties de la gorge. L'avitaminose ouvre les mollets comme la peau d'un kaki trop mûr, blessures au mieux bouchées par du papier gaufré, on ne trouve rien d'autre au Revier [infirmerie]. Tu colles le papier sur la plaie, le papier devient ta peau de rechange, si tu le retires tu arraches tout, la croûte ou le voile à peine formé qui couvre le trou, fine peau de flanc, et ça pisse hors de toi. Tout ce qui sort pue, est pourri. Tu te dévores et tu te vides. Mila regarde sa jambe gauche, qu'elle ne peut tendre sous peine de rompre la membrane formée par-dessus l'entaille d'il y a trois jours, quand aux wagons de pillage elles ont exprès laissé tomber des caisses de vases arrivés de Tchécoslovaquie, oh le bruit cristallin, bruit de cascade, le soleil miroitant dans les milliers d'éclats répandus sur le quai qu'il avait ensuite fallu ramasser à mains nues sous les coups de schlague et fzzz, un jet de sang sur les reflets diamants."

Beaucoup de ces femmes internées sont mortes de faim, d'épuisement, de maladie, sous les coups. Les plus fortes, les plus résistantes, celles qui se sont raccrochées à des petits signes (comme Suzanne : "elle n'a pas oublié que le chien n'a pas mordu, que sa vie a tenu à cela" (p. 217), une chance sur des millions qu'il l'épargne...) ou simplement les plus chanceuses ont survécu.

Impossible pour moi de vous résumer ce livre. Il faut le lire.
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