mercredi 27 juin 2012

"Si c'est un homme", un témoignage incontournable

"Si c'est un homme occupe une place centrale dans la littérature de témoignage sur l'extermination des Juifs d'Europe et l'univers concentrationnaire." (J.-B. Marongiu - Libération)



Après lecture, j'en suis également convaincue.

Sur les camps de concentration, on croit déjà avoir tout lu et tout vu, au collège et au lycée, dans les documentaires télévisés, etc.
En lisant le témoignage de Primo Levi, j'ai compris que je n'avais encore jamais vraiment saisi la réelle dimension dramatique du passage dans les camps de concentration et d'extermination.
Tout ce qui m'est déjà passé sous les yeux n'était pour ainsi dire que des instantanés, des photos de corps cadavériques et squelettiques derrière des barbelés, des clichés de baraquements désormais vides mais la lecture de Si c'est un homme m'a plongée dans la durée, dans la réalité quotidienne des hommes qui sont passés là-bas, et qui, pour beaucoup, en sont sortis par la cheminée (une métaphore couramment employée par les détenus des camps).

Déporté à Auschwitz (en Pologne) en 1944, Primo Levi, Italien engagé dans la résistance, alors âgé de 25 ans, y restera 1 an, jusqu'à la libération du camps par les Soviétiques.
Tout de suite après, il couche sur le papier ce qui lui est arrivé, ce qu'il a vu, animé et convaincu du besoin de témoigner. Le journal de sa déportation paraît dès 1947 dans une petite maison d'édition italienne mais ce n'est que dix ans plus tard qu'il est mondialement reconnu comme un chef-d'œuvre.
C'est l'un des tout premiers témoignages sur l'horreur d'Auschwitz.

Saisissant de sobriété, son récit relate la survie quotidienne des hommes sur le camp, son organisation, les journées rythmées par le travail tuant à la construction d'une usine de caoutchouc et les séjours à l'infirmerie, les maigres repas à base de soupe et de bouts de pains et les nuits dans les dortoirs bondés, sur une couchette qu'il faut partager.

Je parle d'hommes car dans le camp de Monowitz (un des différents camps qui formaient l'ensemble du site concentrationnaire d'Auschwitz) à proprement parler, où a vécu Primo Levi, il n'y avait que des hommes. Ceux qui étaient suffisamment vaillants pour travailler, être utiles économiquement à l'Allemagne.
La moindre défaillance physique pouvait être synonyme de transfert prochain au camp voisin de Birkenau, là où étaient déjà parties les femmes, les enfants et les vieillards. Là où étaient installées les chambres à gaz et les fours crématoires...

Des conditions de vie où l'homme devient presque animal, gardant toujours sur sa gamelle et sa cuillère sous peine de se les faire voler dans la seconde. Pas d'humanité, ou si peu,  même entre détenus. C'est chacun pour soi et beaucoup de ceux qui ont survécu le doivent certainement à cet égoïsme inhérent à l'instinct de survie individuel. On s'interdit de penser pour ne pas souffrir (plus) et on prie pour ne plus rêver.
Extrait p. 135 :
"Mais au Lager [mot allemand pour "camp"] il en va tout autrement : ici, la lutte pour la vie est implacable car chacun est désespérément et férocement seul. Si un quelconque Null Achtzehn [ = zéro dix-huit en allemand, soit les 3 derniers chiffres d'un matricule ; un homme qui n'est plus qu'un numéro] vacille, il ne trouvera personne pour lui tendre la main, mais bien quelqu'un qui lui donnera le coup de grâce, parce que ici personne n'a intérêt à ce qu'un "musulman" [N.d.A. : c'est ainsi que les anciens du camp surnommaient, j'ignore pourquoi, les faibles, les inadaptés, ceux qui étaient voués à la sélection] de plus se traîne chaque jour au travail ; et si quelqu'un, par un miracle de patience et d'astuce, trouve une nouvelle combine pour échapper aux travaux les plus durs, un nouveau système qui lui rapporte quelques grammes de pain supplémentaires, il gardera jalousement son secret, ce qui lui vaudra la considération et le respect général, et lui rapportera un avantage strictement personnel ; il deviendra plus puissant, on le craindra, et celui qui se fait craindre est du même coup un candidat à la survie."
Extrait p. 180 :
"[...] notre sagesse, c'était de "ne pas chercher à comprendre", de ne pas imaginer l'avenir, de ne pas nous mettre en peine pour savoir quand et comment tout cela finirait : de ne pas poser de questions, et de ne pas nous en poser."

Là où réside la force du récit de Primo Levi, c'est qu'il nous rapporte les faits auxquels il a assisté et qu'il a subis lui-même d'une manière complètement neutre. On est carrément à l'opposé du pathos dont est imprégné  le roman de Tatiana de Rosnay par exemple.
Un langage sobre et posé de témoin, dépassionné, voulu par l'auteur, comme il l'explique dans l'appendice ajouté en 1976 à son livre, dans lequel il répond aux questions les plus fréquemment posées par les écoliers.

Cette sorte de détachement que tout homme qui est passé par les camps et y a survécu acquiert. Ce détachement indispensable à la survie là-bas. Et il le décrit si bien dans son chapitre  intitulé Les élus et les damnés.
Par un phénomène de sélection naturelle propre habituellement à l'espèce animale, les plus forts physiquement et psychologiquement, ceux qui arrivent à tirer leur épingle du jeu en jouant de combines, de petits trocs pour obtenir du pain ou de la soupe en plus, en gagnant un certain ascendant sur leurs compagnons d'infortune et une forme de respect de la part de leur geôliers s'en sortiront. Face à eux, ceux qui dépériront, par milliers, se laissant aller à leur triste sort, les plus faibles, incapables de s'adapter rapidement à ces conditions de vie les plus extrêmes, donc voués à la mort au bout de quelques mois.

A priori, le Häftling 174 517 (le détenu Primo Levi) ne faisait pas partie des plus forts mais il a dû son salut à plusieurs concours de circonstances.
Ses aptitudes en chimie lui ont valu d'intégrer un Kommando de "spécialistes", lui permettant de s'extraire de la masse larvaire du commun des détenus et d'acquérir une position bien vue et enviable, favorisant les occasions de trafics et trocs, nécessaires à la survie. (cf p. 159)
Il a également bénéficié de l'aide d'un travailleur civil qui lui a offert tous les jours, sans rien demander en retour, un rab de soupe et de pain (oui, l'usine voisine du camp où travaillaient les détenus employait par ailleurs des travailleurs non détenus)
Et pour finir, lors des derniers jours précédant la libération du camp par les Russes, atteint de scarlatine et donc confiné à l'infirmerie, il n'a pas pu évacuer le camp. Beaucoup de ceux qui ont fui en marchant, sous les ordres des SS pour être rapatriés dans les camps en Allemagne, sont morts d'épuisement ou d'une balle dans la tête.

Ce livre est une grande claque dans la figure et je ne comprends même pas comment j'ai fait pour ne pas l'avoir lu avant. Comment est-ce possible que mes professeurs d'histoire-géo ne m'en aient pas parlé ?
Je suis bien loin d'avoir fait le tour des ouvrages sur le sujet mais mieux que n'importe-quel ouvrage d'analyse, ce témoignage me semble absolument incontournable et  presque suffisant en lui-même.
Alors bien sûr, Primo Levi n'est pas allé au camp de Birkenau et il ne parle donc pas directement des chambres à gaz et des fours crématoires, si ce n'est quelques évocations de cheminée qui fume.
Tout ce qu'il évoque est peut-être moins "médiatique" mais tout autant dramatique.
Et moi, ça me chamboule quand je pense que ma grand-mère qui était déjà née à l'époque, et qui est toujours bien vivante, a certainement cotoyé des personnes qui sont parties dans les camps. C'est comme si c'était hier et ça fait peur quand on y pense.



Dans un autre style, mais sur un sujet identique,
j'ai lu la BD Maus de Art Spieglman

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7 commentaires:

  1. Bravo, moi je n'ai pas encore réussi à passer le cap de la lecture, je l'ai depuis longtemps pourtant. Un livre important!

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    1. Et bien tu devrais, passer le cap !
      Moi aussi, je l'avais dans mon placard depuis plusieurs semaines donc, je ne l'ai pas lu tout de suite. Je sentais bien que c'était un livre important mais je ne sais pas ce qui me retenait. Le sujet plombant, certainement en partie.
      Et bien bizarrement, non, cette lecture n'a pas été plombante. Attention, je ne l'ai pas prise à la légère, bien évidemment, mais je crois que c'est justement cette distanciation que prend l'auteur par rapport à ce qui lui est arrivé qui permet d'évacuer tout le côté "pathos" qu'aurait pu prendre son récit.
      Et ce qui est fort, c'est que du côté du lecteur, la perception des faits n'en est pas moins brutale, choquante et tout ce qu'on veut.

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  2. c'est un témoignage nécessaire et tu en parles très bien.

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    1. Mais oui, c'est tout à fait le mot. J'aurais d'ailleurs pu le rajouter dans mon titre : "un témoignage incontournable et nécessaire".

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  3. Ohh je l'ai lu il y a bien bien longtemps...
    Tout comme MAUSS qui est sur ta photo.

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    1. J'ai lu "Maus" dans la foulée de Primo Levi...

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  4. Depuis que j'ai l'âge de m'intéresser à cette période de l'histoire, je lis tout ce qui me tombe sous la main. J'ai lu primo Levi, je devais avoir 18/20 ans (avant, j'avais lu Anne Franck bien sûr, la biographie d'Hitler, des livres moins connus sur les camps de concentration féminins, j'ai vu nuit et brouillard, ainsi que Shoah à 20 ans, une grande grande claque). Sans savoir vraiment pourquoi, j'ai toujours été fascinée par l'histoire des camps et du nazisme (j'ai aussi lu Hannah Arendt sur le procès Eichmann super intéressant et j'ai rencontré Serge Klarsfeld), je faisais même des rêves concernant le nazisme (ou plutôt des cauchemards). Puis, j'ai un peu interrogé mon histoire familiale, et j'ai fini par savoir que deux de mes grandes tantes avaient été déportées dans un camp en Allemagne pour avoir caché des juifs, puis avaient été brûlées dans un four. Bref, comme tu le dis, l'intérêt du livre de Primo Levi, c'est qu'il est sans pathos. Tout est expliqué de manière froide. Cette distance amène peut-être encore plus d'effroi au récit. En tout cas, c'est un livre que je garde précieusement dans ma bibliothèque, pour moi mais aussi pour mes enfants, car on ne doit jamais oublier cette partie de l'histoire.

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