vendredi 11 avril 2014

Imaginez un instant qu'on vous vende un maison avec Anne Franck dans le grenier...


Vous pensiez vous établir dans une nouvelle demeure, bien tranquille, avec femme, enfant, et mère en fin de vie (théoriquement), histoire de repartir à zéro...
Bien vite, vous percevez des odeurs... des bruits étranges qui se propagent à travers les conduits de chauffage... intrigué, vous vous rendez dans le grenier d'où semblent provenir ces nuisances et là, vous découvrez une vieille femme, hideuse à faire peur et à moitié folle, qui se présente comme étant Anne Franck !

Anne Franck qui ne serait donc pas morte en camp de concentration et qui, traumatisée par ce qu'elle a vécu pendant la Seconde guerre mondiale, aurait continué à se cacher depuis des décennies dans les greniers d'hôtes consentants et cherchant à expier un certain sentiment de culpabilité.

Dément non ???
C'est le roman un peu déjanté de l'Américain Shalom Auslander, à qui l'on doit aussi La lamentation du prépuce, une autobiographie sur son enfance au sein d'une famille juive ultra-orthodoxe.


Solomon est obsédé par la mort, et tout ça parce qu'il est trop optimiste lui explique l'éminent professeur qu'il consulte régulièrement. Il aime tellement la vie qu'il est obsédé par l'idée qu'elle lui soit arrachée. Il veut tellement que tout aille bien qu'il ne peut s'empêcher d'imaginer le pire. L'espoir est son principal point faible lui explique l'éminent professeur qu'il consulte régulièrement.
La mère de Solomon  Kuegel est donnée pour mourante. Elle, est obsédée par la Shoah qu'elle n'a pas vécue. Elle a élevé ses enfants en les bassinant avec cette tragédie et continue toujours à le faire. Son fils l'accueille dans son nouveau chez-lui, contre l'avis de sa femme, lui permettant d'occuper provisoirement (puisqu'elle est censée bientôt mourir...) l'une des deux chambres destinées à être louées afin de mettre du beurre dans les épinards. Première source de tension entre Solomon et sa femme...

Quand Solomon découvre que son grenier est le lieu de vie d'une vieille personne sale, puante, à moitié folle, qui déclare être Anne Franck et qui s'évertue à terminer un roman qu'elle écrit et réécrit depuis 40 ans - parce qu'après avoir vendu 32 millions d'exemplaires de son journal, on n'a pas le droit de se planter ! - l'angoisse monte d'un cran. Si sa femme l'apprend, elle va vouloir se débarrasser de l'intruse illico presto mais si sa mère l'apprend, elle ne pardonnera jamais qu'un Juif puisse mettre à la porte une victime de l'Holocauste.
Bing, coincé entre le marteau et l'enclume !
Ajoutez là-dessus un pyromane qui court les rue et incendie régulièrement les fermes environnantes et un souci de plus à gérer pour Solomon !

Oui, cette histoire est originale, barje, un brin politiquement incorrecte (juste un brin, honnêtement) et de temps en temps, ça fait vraiment du bien.
Les avis sont très partagés, voire plus négatifs que positifs, certains étant choqués par le côté irrévérencieux du sujet (s'attaquer à la mémoire d'Anne Franck, et par là-même à celle des victimes du génocide).
Je tends vers le positif, avec une mention spéciale à la tirade innocemment provocante du beau-frère de Solomon, un scientifique résolument optimiste, sur le monde qui va de mieux en mieux... Extraits... Je n'y résiste pas...

p. 250 :
   "Pinkus avait publié plusieurs livres afin de prouver de manière historique et mathématique que le monde allait de mieux en mieux. Nous sommes en train de devenir meilleurs, proclamait son dernier ouvrage en date. Plus humains, plus concernés, moins violents. [...]
    Soutenir une idée pareille peut paraître absurde, n'est-ce pas, a-t-il argumenté, quand on voit le Rwanda, le Darfour, le Cambodge, l'Holocauste... Naïf au mieux, criminel au pire. Et pourtant, ce sont les faits, voyez-vous, ce sont les chiffres. Nous pouvons mesurer, comparer, vérifier cette réalité : sommes-nous plus violents qu'il y a un siècle, cinq siècles, dix siècles, ou moins ? Allons-nous plus mal, ou allons-nous mieux ? La réponse est que nous allons bien mieux. Personne ne veut l'entendre, cette réponse, ce qui est assez fascinant en soi, mais le fait est qu'il n'y a pas plus de tueries qu'avant ; nous avons plus de journalistes, c'est tout. [...]
    Mes arrière-grands-parents, a continué Pinkus, ont connu le génocide arménien. Je sais à quel point ç'a été inhumain, je ne prétends donc surtout pas minimiser les génocides, mais il faut bien dire que comparé au passé, à la barbarie et à la violence quotidiennes, aux conflits et aux bains de sang qui ne cessaient de se succéder depuis des siècles, eh bien, l'Holocauste n'a pas été si terrible.

p. 252 :
    "C'est exactement ce qui me fascine, mère, a poursuivi Pinkus. Nous allons dans la bonne direction, nous nous comportons mieux, et il faudrait essayer d'en assimiler les raisons, mais dès que l'on ose mentionner ce progrès, les gens se mettent dans tous leurs états. Non ? Comme si l'humanité avait besoin que le monde aille plus mal, même s'il va mieux ! Oh, bien sûr, nous n'aurons pas de difficulté à admettre qu'il progresse pour les autres, mais de là à nous inclure là-dedans, jamais ! Non, pour nous, c'est toujours de mal en pis. Voici ce que je crois : nous rêvons d'utopies, mais nous ne pourrions pas en supporter une seule. D'après moi, l'impossibilité du paradis est moins un problème théologique qu'une donnée générique. C'est dans notre nature. Combien de jours s'écouleront au paradis avant que nous commencions à nous plaindre, à trouver quelqu'un qui nous hait, qui nous fait de l'ombre ? Un jour ? Une semaine, maxi ! La poursuite du bonheur, tant que vous voudrez, mais que Dieu nous vienne en aide si nous y parvenons. Rien ne nous rendrait plus malheureux que la béatitude. Qu'est-ce que nous aurions fait sans Hitler ?"

Souriez, ce n'est que de l'humour, noir certes, mais de l'humour. Et la mère de Solomon, qui est bien évidemment outrée devant de tels propos, s'offusque quelques lignes plus bas que l'ONU puisse qualifier les "petites" tueries perpétrées au Rwanda et en Arménie de génocides...

Voilà, ce n'est pas un roman extraordinaire mais j'ai trouvé certains passages de ce livre jubilatoires et à ce titre, c'est une lecture dont je me souviendrai.



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