lundi 17 octobre 2011

"Le quai de Ouistreham", et alors ?

J'ai de nouveau été déçue par une lecture dont j'attendais pourtant beaucoup, vu les critiques élogieuses qui ont plu lors de la sortie du Quai de Ouistreham de la journaliste Florence Aubenas.


Quatrième de couverture :
"En 2009, Florence Aubenas part pour Caen et s'inscrit au chômage, avec un bac pour tout bagage et sans révéler qu'elle est journaliste. A Pôle Emploi, on lui propose de saisir sa chance : devenir agent de propreté dans des entreprises. Le Quai de Ouistreham est le récit saisissant de cette plongée dans le monde de la précarité. Un monde où on ne trouve plus d'emploi, mais des "heures"."

Comme beaucoup de monde, j'ai été séduite par le sujet du livre, peu commun il faut bien l'avouer. Une immersion anonyme dans un milieu inconnu. Une sacrée aventure en perspective ! Et un sacré challenge pour une reporter de terrain !
Je tiens à préciser que je ne remets aucunement en cause le mérite qu'elle a eu à se plonger anonymement pendant 6 mois dans le monde des travailleurs précaires.
Apparemment, elle a réellement joué le jeu de la véritable recherche d'emploi, cumulant divers CDD "merdiques" de 2 ou 3 heures de ménage par semaine, le graal étant l'obtention d'un CDI, qui arrivera pour elle au bout de 6 mois. Pas si mal que ça, soit dit en passant.
L'aventure s'arrête là car Florence Aubenas ne voulait pas "bloquer un emploi réel".

Elle a pris ensuite le temps de rédiger un livre pour relater cette période d'enquête in-vivo.
Ok, c'est dit.
Qu'en est-il de ce livre maintenant ?

Florence Aubenas est un grand reporter, une très bonne journaliste à n'en pas douter et elle écrit plutôt pas mal. La lecture est facile, agréable.
Je me suis souvent reconnue dans certaines situations décrites, notamment celles évoquant le Pôle Emploi, certains ateliers de rédaction de CV, le cabinet privé, etc.
Cumulant moi-même deux temps partiels payés à peine plus que le smic, qui donnent ensemble encore un temps partiel, je me suis également reconnue, d'une certaine manière, parmi ces personnes qui sont à la recherche "des heures" (attention, je ne plains pas. Ce que je fais, c'est le paradis par rapport aux situations de travail décrites dans le livre).
Je m'y suis surtout reconnue parce que j'ai cotoyé et je cotoie toujours des personnes qui font des heures à droite et à gauche, qui ne travaillent pas à temps plein mais qui en auraient financièrement besoin, et que j'ai bien conscience de ce qu'est la vie dans ces conditions-là. Et que même si je me débrouille pas mal avec le budget familial qui est le mien, si je me retrouvais toute seule dans la vie, je sais que je retomberais illico tout en bas de l'échelle sociale.

Cependant, au fur et à mesure de ma lecture, je sentais bien que j'allais rester sur ma faim.
Pour moi, Florence Aubenas n'a pas su tirer le meilleur profit de la mine d'infos qu'elle s'est offerte.
Tout ce travail en amont pendant 6 mois pour n'en sortir qu'une relation de faits somme toute assez plate, c'est bien dommage.
Un joli reportage défile devant nos yeux. On se croirait devant Envoyé Spécial.
Mais ce qui m'a frappée, c'est qu'il n'y a aucune analyse, aucune prise de position.
Pourquoi ?

Au fil des pages, je n'arrêtais pas de me dire "et alors ?", "mais encore ?"
Je sais bien que le ou la journaliste se doit d'être impartial, se contenter de mettre en lumière les faits, de les révéler aux yeux des autres, mais il y a peut-être des limites à la neutralité.
Quand on termine le livre, on ne sait toujours pas ce qu'elle a retiré de cette expérience.
Peut-être en a-t-elle parlé lors d'interviews réalisées pendant la période de promotion du livre, mais c'est autre chose.

Autre question : à qui s'adresse ce livre ?

Parce que les petits travailleurs, dont j'ai fait partie, et dont je fais toujours un peu partie quelque-part, sont bien au courant de tout ce qui est décrit dans ce reportage. Ils en ont pleinement conscience, et encore bien plus que Florence Aubenas, pour qui ce n'était qu'un intermède dans sa vie.
Personnellement, je n'ai pas appris grand-chose sur le quotidien des travailleurs précaires.

Alors peut-être ce livre s'adresse-t-il à celles et ceux qui sont nés dans un milieu privilégié, qui n'ont jamais connu le chômage, qui ne comptent pas leurs sous à la fin du mois, ni en début, qui sont déconnectés de la  France d'en-bas, mais tous les "petits" autres doivent un peu rigoler en lisant les aventures de cette journaliste renommée qui "jouent" à endosser leur vie pendant quelques mois et qui semble aller de découvertes en découvertes, comme si elle débarquait sur une autre planète.
J'ai moi-même franchement souri quand j'ai lu au bas de la quatrième de couverture cette citation du Monde : "Une fois le livre terminé, on se dit que non, jamais on ne verra plus les choses du même oeil."
Ben bienvenue dans la vraie vie de millions de français alors ! Vous me direz mieux vaut tard que jamais pour se réveiller !

Certains me rétorqueront que c'est quand même bien que quelqu'un ait écrit sur ce sujet.
Certes, mais je pense que j'aurais accordé bien plus de crédit à un même livre écrit par une "vraie" travailleuse précaire, quelqu'un pour qui il aurait vraiment été vital de décrocher un CDI. Parce que Florence Aubenas, elle ne vivait pas quotidiennement "la peur au ventre", se demandant si elle aurait de quoi manger et de quoi payer son loyer et ses factures. La donne était donc faussée dès le départ.
Parmi les femmes de ménages, les caissières, les employés de cafétéria polyvalents, dont j'ai fait partie, il n'y a pas que des personnes qui n'ont pas pu faire d'études, qui ont arrêté l'école à 16 ans, et qui n'étaient pas douées pour le travail "intellectuel".
Parfois, on n'a pas vraiment le choix et on prend le premier boulot qui se présente, parce qu'un travail, c'est un travail et qu'on est bien content quand des sous rentrent à la fin du mois, ne serait-ce qu'un smic.

Après, on aurait certainement accordé moins d'attention à un livre écrit par un ou une inconnue, qui n'aurait finalement raconté que sa vie de tous les jours, banale (aucune méchanceté dans ce mot), où il n'y aurait plus eu du coup tout le côté piquant de l'aventure anonyme de Florence Aubenas.
Et puis elle n'aurait même pas trouvé d'éditeur cette personne...

Je partage assez l'avis de ce monsieur sur babelio :
"Il est délicat d'émettre une note dissonante dans le flot de critiques laudatives que s'est attiré ce beau témoignage humaniste de la France d'en bas, qui souffre de la crise et de la précarité.
Je le concède volontiers : cette chronique de la misère sociale est émouvante. La démarche de cette grande journaliste est noble.Pour autant j'avoue deux réticences.
La première est littéraire. Le livre a un problème de rythme. Constitué d'une multiplicité de petites saynètes, certes attachantes et bien troussées, il n'avance pas.
La deuxième est méthodologique. Pour écrire son livre, Florence Aubenas est entrée dans la peau d'une chômeuse de longue durée en quête de petits boulots. L'embedment est au journalisme ce que l'Actor's studio est aux acteurs de cinéma. Pour autant il a ses limites. Même en se grimant, même en bidonnant son CV, même en s'installant pendant des mois dans une cité HLM sans charme, même en nettoyant les WC conchiés du ferry d'Ouistreham, Florence Aubenas ne sera jamais de la France d'en bas. Elle en partagera peut-être les affres, l'espace de quelques semaines ; mais elle n'en éprouvera jamais l'intime désespérance, l'absence entêtante de perspective. Sa démarche du coup ne peut pas ne pas être artificielle. Comme Fabrizio Gatti, ce journaliste italien qui avait partagé le sort de réfugiés africains en route vers l'Eldorado européen, Florence Aubenas touche vite les limites de l'exercice. Quand elle postule à un emploi de femme de fin de ménage, elle n'est pas, elle ne peut pas être une chômeuse en fin de droit cherchant à décrocher un petit boulot pour remplir son frigo. Elle ne peut qu'être une journaliste - certes courageuse - qui aligne les expériences pour enrichir son livre de plusieurs épisodes pittoresques."


Bref, je ne comprends pas, une nouvelle fois, pourquoi tant d'éloges ont été décernées à ce livre.
Et là encore, je rigole doucement en lisant le titre du bandeau de l'éditeur sur la version poche : "Un document exceptionnel". 



Non mais là, il faut vraiment arrêter avec les grands mots
Ce qu'a fait Florence Aubenas est certes peut-être exceptionnel, parce que oui, c'est quand même un sacré reportage de terrain sur une longue durée, dans des conditions de vie qui sont certainement assez éloignées de son propre quotidien, mais le rendu littéraire n'a rien du tout d'extraordinaire.

Je suis déçue par ce livre. Je croyais y trouver autre chose. Une réflexion sur la situation des travailleurs précaires.
Je n'ai trouvé qu'un beau reportage. C'est tout.
Pourtant, en interview, comme ici,  Florence Aubenas explique le pourquoi du comment de sa marche, et ça, je le comprends très bien. 
Son but était de rendre publiques, visibles, tous ces gens qu'on dit travailleurs précaires, et dont on ne parle pas officiellement dans les statistiques. Ces gens dont on use et abuse, qui eux-même consentent à faire partie de ce système des "heures" parce que que voyez-vous, il faut bien manger.
Mais dans ce cas-là, le reportage écrit, à l'instar d'un magnifique reportage photo sur papier glacé, n'était peut-être pas la forme la plus appropriée pour rendre compte de cette réalité. 
J'aurais préféré un essai sociologique, et pourquoi pas même une sorte de journal de bord filmé, dans lequel Florence Aubenas nous aurait fait part de son ressenti à la fin de ses journées galères de travail et de recherche d'emplois.

Quelques critiques également dissonantes sur le livre :  ici, ici

Et vous, l'avez-vous lu ? Avez-vous été embarqués, déçus ?
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