mercredi 13 juin 2012

In memoriam N.K. (roman sur un cinéaste)



Dominique Legrand est un écrivain passionné du septième art. Il a fait des études de lettres et de cinéma, dont une maîtrise sur Brian de Palma. Suite logique des choses, il a été le premier en France à publier un ouvrage de référence sur ce cinéaste. Côté littérature, il a écrit 2 romans pour la jeunesse et 3 thrillers.

In memoriam N.K., son dernier roman paru en 2011 est atypique.
L'auteur s'est fait plaisir en recréant tout un monde cinématographique autour d'un réalisateur américain mythique inventé de toutes pièces, Nicodémus Krapstick, abrégé N.K. dans le titre (et non, pas sur de Palma !)
Mystérieux, "obscur et envoûtant", tyrannique et énigmatique, l'homme n'aura laissé que 5 films cultes derrière lui. Après une absence de 20 ans, un sixième semblait en préparation, augurant d'un retour inespéré pour Tom Cross (le narrateur), critique de cinéma, fan absolu et obsédé par Krapstick. Or, celui-ci décède brutalement juste après avoir terminé sa réalisation.
L'enquête de Tom Cross commence alors.

Quel est ce mystérieux film dont on ne sait rien ? Il faut dire que le réalisateur prenait soin à chaque fois d'entourer ses tournages et ses sorties de film d'un très grand secret. Le journaliste se rend donc à Londres, où s'était exilé Krapstick, pour tenter de rencontrer et d'interroger tous ceux qui ont cotoyé le mythe vivant dans ses dernières semaines et derniers jours : les acteurs, le scénariste tourmenté, etc. Il se rend dans les boutiques et les lieux où il avait l'habitude d'aller, tentant d'approcher l'aura du maître, comme dans cette piscine... Peu à peu, il glane quelques indices lui permettant d'effleurer ce que pourrait être ce fameux sixième et dernier film.

Extrait p. 82 : "Lorsque je m'extrais de l'eau, éreinté après trois quarts d'heure d'une nage ininterrompue, je marche péniblement jusqu'aux premiers gradins. Le liquide, d'un poids incommensurable, m'écrase de toute son invisibilité. Je rejoins ma serviette avec la maladresse d'un manchot sur la banquise. Je m'agenouille sur le tissu éponge, avant que toute la carcasse de mon corps ne se déploie entièrement sur la surface, anéantissement grandiose après tant d'efforts.
    Je n'affectionne pas particulièrement la natation, ni l'atmosphère des piscines. En quittant New York, je ne m'imaginais pas fréquenter ce genre de lieux dès mon arrivée en Angleterre ; mais parfois, il est des histoires qui vous font emprunter des chemins contraires à ceux que vous envisagiez. Si moi, Américain de passage, suis ici aujourd'hui, c'est bien pour une seule raison, ou plutôt une seule personne, toujours la même : Nicodemus Krapstick.
   Dans le Deckers [une biographie sur l'auteur], le cinéaste confie sans retenue qu'il apprécie les bons restaurants, et d'une manière générale tous les endroits au monde lui permettant de se sentir bien. Le Marshall Street Leisure Center figure dans sa liste personnelle de ces lieux "fréquentables". Dans cette interview, la dernière réalisée par le critique britannique, il explique qu'il aime se rendre dans cette piscine tard le soir (elle reste ouverte jusqu'à minuit été comme hiver), qu'il adore cette sensation d'épuisement lorsqu'il sort dans la rue après une heure de nage ininterrompue suivie d'une séance de sauna. Chaque fois, il lui semblait renaître."


Quel livre étonnant ! Tellement différent de ce que j'ai l'habitude de lire !
La réussite de Dominique Legrand est d'avoir imaginé un cinéaste et son œuvre au complet, avec tout ce qui va avec (les extraits de films racontés en détail, l'analyse des biographies consacrées à l'auteur, etc.) au point qu'on croirait avoir affaire à un personnage ayant réellement existé. C'est complet. C'est bluffant.
Dans une interview, il dit avoir été inspiré au départ par Stanley Kubrick, ce qui ne m'a pas étonnée car j'y avais pensé en lisant le livre, sans même d'ailleurs avoir noté la similarité des deux noms.
J'imagine que son travail sur Brian de Palma l'a pas mal aidé dans cette entreprise romanesque.

J'ai suivi cette enquête cinématographique avec grand intérêt, sans m'arrêter de lire. Point de longueurs, le style est fluide. C'est vraiment bien écrit mais sans envolée lyrique.
Et c'est peut-être le reproche que je ferais à ce roman. Le style peut sembler assez froid. Un ton que je qualifierais de journalistique qui ne laisse transparaître guère d'émotion.
C'est ce qui m'a manqué pour être complètement embarquée.
Et dans la continuité de cette remarque, j'ai trouvé que peu de place était accordée aux états d'âme de Tom Cross, le critique obsédé par le cinéaste.
Une fois le livre refermé et l'histoire terminée, la lectrice que je suis est restée sur sa faim. J'aurais aimé en savoir un peu plus sur ce personnage, sur sa vie, ce qui aurait pu m'éclairer sur le pourquoi du comment de cette obsession.
Oui, j'ai été surprise qu'on ne sache pour ainsi dire rien du tout sur lui.

Mais pour résumer, j'ai été assez fascinée par ce livre au sujet peu ordinaire, ayant l'impression d'avoir entre les mains un petit bijou d'œuvre d'art littéraire, qui a la beauté d'un joyau mais aussi sa froideur.

Mention spéciale a la très belle couverture noir et blanc (une photo prise par Dominique Legrand lui-même), un transat au bord d'une piscine, image d'une scène du deuxième film de N.K., Hôtel international.


Un grand merci à l'éditeur Bruit Blanc, agence éditoriale pluridisciplinaire (label musique, littérature, photographie, etc.) qui m'a envoyé ce roman, dans le cadre de l'opération masse critique sur babelio. Il m'a donné envie de m'essayer à la lecture d'un des thrillers de Dominique Legrand, Décorum, et aussi de découvrir une autre auteure de leur catalogue, Marie Dubosq.


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