mercredi 6 juin 2012

L'Évangile, mais selon Jésus lui-même et Pilate

Premier livre que je lis d'Éric-Emmanuel Schmitt et je pense que c'est le sujet qui m'a attiré, plus que la renommée de cet auteur très en vogue actuellement.
Je garde en effet un souvenir très prenant de la lecture que j'avais faite, vers mes 18 ans, de L'homme qui devint Dieu, de Gérald Messadié, lequel présentait déjà à l'époque une vision différente de la vie de Jésus.

détail du tableau Ecce homo d'Antonio Ciseri (Florence)

En ce sens, l'ouvrage de E-E Schmitt ne m'a pas vraiment surprise.
Je m'étais déjà faite une vision d'un Jésus très humain, qui doute de sa messianité et qui a d'abord été reconnu par les autres en temps que Messie avant d'y croire lui-même. De même pour le cas de Judas, dont la traîtrise est présentée plutôt comme un sacrifice offert à Jésus. Rien de nouveau sous le soleil, je ne pense pas que l'auteur soit le premier à avancer cette "théorie".

Par contre, là où j'ai été agréablement surprise, c'est par la première partie du livre, qui est malheureusement la plus courte, désignée comme étant un prologue, et qui nous présente les confessions de Yéchoua (= Jésus, tous les noms sont en araméen dans le texte) à l'aube de sa crucifixion. Autrement dit, ses pensées.
Un peu à la manière de ceux qui voient défiler devant leurs yeux le diaporama de leur vie juste avant de mourir, ce fils de charpentier, doué pour écouter son prochain, devenu prêcheur et donneur d'amour depuis qu'il a découvert sa "porte intérieure" qui mène à Dieu lors d'un séjour dans désert, se remémore sa trajectoire sur terre.
Très original que de se retrouver dans la tête du Christ ! Et le meilleur, c'est qu'on y croit !
C'est l'évangile (en tant que récit de la vie de) selon Jésus lui-même.

Cette partie a été écrite pour être dite (hé, hé, on en revient un peu à ce dont je vous parlais la dernière fois) comme nous l'explique E-E Schmitt dans le Journal d'un roman volé, qui suit le texte de son évangile.
"Tout y est oralité. Les phrases n'ont pas été écrites mais entendues, elles sont destinées à être prononcées plutôt que lues."
Ce qui ne m'a pas étonnée puisque j'ai eu plus d'une fois envie de lire à voix haute ce récit de Yéchoua, et je l'ai fait.
Et logiquement, l'auteur n'a pas manqué d'adapter son livre en deux pièces de théâtre, en 2004 et 2005.
Deux pièces séparées, une pour chaque partie du livre.

Et cette deuxième partie du livre est l'évangile à proprement parler.
Elle est effectivement bien différente de la précédente puisque l'on change de narrateur. Autant le récit de Yéchoua était recentré sur l'essentiel, parlant de sentiments principalement, autant celui de Pilate, préfet de Judée est terre-à-terre, à son image, plus réaliste.
Sous la forme de lettres adressées à son frère vivant à Rome, le fonctionnaire relate ses faits et gestes pour essayer d'élucider la disparition du corps de Yéchoua dans sa tombe, puis sa prétendue résurrection. Tel un fin limier, il teste tour à tour toutes les hypothèses logiques pouvant expliquer ce mystère : le corps a été volé et un sosie se fait passer pour le messie, il n'était pas mort sur la croix et son corps a été volé dans la tombe, etc.
C'est une vision certes très romancée que l'auteur fait du fonctionnaire romain mais là aussi, il s'attache à sortir de la stricte vision méchant contre gentil. Tout comme il a décrit un Jésus avec des failles, son Pilate n'est pas le gros méchant crucificateur de l'histoire qui "s'en lave les mains".
Il est notamment adouci par la présence de sa femme Claudia, une femme bonne, qui va totalement adhérer au message de Yéchoua. On comprend aussi les pressions qu'il a pu subir, notamment de la part des autorités religieuses en place qui voyait d'un très mauvais oeil la menace que représentait cette sorte de rabbin laïc, doué pour rallier les foules.
Et, on voit son personnage évoluer : de totalement incrédule face à cette histoire de messie, il en vient à admettre qu'il y a des choses qui ne peuvent manifestement pas s'expliquer et il reconnaît qu'il a assisté à la naissance d'une nouvelle religion. Jusqu'au bout, lui aussi s'interroge.
Ce "christianisme" parviendra-til à perdurer dans le temps ? Yéchoua n'a pas laissé d'écrits, ni ses disciples (pas encore) et il est parti trop tôt.

Extrait de la fin du livre :
"Post-scriptum. Ce matin, je disais à Claudia qui se prétend - sache-le - chrétienne, qu'il n'y aura jamais qu'une seule génération de chrétiens : ceux qui auront vu Yéchoua ressuscité. Cette fois s'éteindra avec eux, lorsque l'on fermera les paupières du dernier vieillard qui aura dans sa mémoire le visage et la voix de Yéchoua vivant.
- Je ne serai donc jamais chrétien, Claudia. Car je n'ai rien vu, j'ai tout raté, je suis arrivé trop tard. Si je voulais croire, je devrais d'abord croire le témoignage des autres.
- Alors peut-être est-ce toi, le premier chrétien ?"

Personnellement, j'ai trouvé cette deuxième partie moins intéressante que la première, qui m'avait réellement transportée. Je pense que l'oralité du texte y est pour beaucoup. Le Jésus de d'Éric-Emmanuel Schmitt doute jusqu'au bout et il fait le pari de mourir pour voir si c'est bien vrai qu'il va ressusciter (pas bête du tout comme hypothèse !)
Autant les pensées et les faits et gestes de Jésus décrits par lui-même semblent vraiment crédibles, logiques et pleines de bons sens, au point qu'on peut réellement penser que c'est comme cela que ça s'est passé, autant pour ce qui concerne Pilate, on est carrément dans le roman. Son comportement n'est que pure hypothèse et n'engage évidemment que son auteur.

Il n'en reste pas moins que ce livre est un bon livre, bien écrit.
Remarquable pas tant par son style mais surtout par la profondeur de ce qui est écrit.

Éric-Emmanuel Schmitt est croyant et il nous propose ici une foi épurée, une sorte de retour aux sources de la croyance, loin des codifications de la future Église catholique.
Étonnant d'apprendre qu'Éric-Emmanuel Schmitt a lui-même trouvé la foi dans un désert !


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