lundi 6 août 2012

"Fuck America", le cri d'un branleur rescapé des ghettos juifs


Attention, ceci est un OVNI littéraire ! 
Sur un sujet aussi sensible, on ne peut pas dire autrement.

L'auteur, Edgar Hilsenrath, un Juif allemand né en 1926, est un type qui a connu les ghettos pendant la seconde guerre mondiale. Il s'est ensuite expatrié en Palestine, puis exilé aux États-Unis au début des années 50. Il prend alors la plume pour raconter son expérience. Il retourne définitivement en Allemagne en 1975. 

On est bien loin du style des témoignages « classiques » sur le sujet. Bien loin de Primo Levi ou Spiegelman que j'ai lus dernièrement. Ses textes ont d'ailleurs été censurés en Allemagne pendant plusieurs années, jugés trop subversifs. 

Fuck America, ce sont les deux mots qu'aurait envoyé le père de Jacob Bronsky (le double de l'auteur) à la tête de la Statue de la Liberté, lorsque la famille arrive enfin aux States dans les années 50. 
Nathan Bronsky, pressentant les pires choses qui allaient arriver aux Juifs, avait en effet sollicité par lettres des demandes de visa d'immigration auprès du Consul Général des États-Unis, juste avant la guerre. Toutes refusées. 

Fuck America, écrit en 1980, relate les déboires au jour le jour de Bronsky, le personnage narrateur. Débarqué à New-York, sa vie est tout, sauf à l'American dream et on est bien loin du mythe du Juif qui a réussi et s'en met plein les poches. Ses journées sont rythmées par ses nombreux fantasmes sexuels, assouvis occasionnellement auprès de prostituées, et par ses recherches de petits boulots, histoire de gagner quelques dollars pour pouvoir subvenir à son quotidien. Toujours à la limite de la clochardise, il vit le plus longtemps possible sur les sous gagnés pour avoir le temps d'écrire son premier livre, dans sa langue maternelle, l'allemand.
Le sujet ? On s'en doute un peu, mais on apprend vraiment qu'à la fin que ce livre intitulé « Le branleur » parle du vécu du personnage/auteur dans le ghetto juif de Mogilev-Podolsk, une ville ukrainienne sous administration roumaine. 
Fuck America présente donc le contexte d'écriture du premier livre d'Edgar Hilsenrath, Nuit, paru en Allemagne en 1964 mais vite retiré de la vente par son éditeur, craignant les réactions négatives face à un texte aussi cruellement et crûment réaliste. 



Comment mieux décrire Fuck America que Télérama ? 
« Situations loufoques. Dialogues déjantés. Et humour vache à faire pâlir les bien-pensants. Un ovni littéraire doué de malin plaisir, qui bouscule la narration et les idées convenues. » 
C'est tout à fait cela. Avec une bonne dose de crudité (ça parle sexe à tout va, Bronsky étant légèrement obsédé !) et de dialogues à la limite de l'absurde. Il y a de la « bite » et de la « bande » toutes les 3 pages mais ce n'est pas porno pour autant. Bronsky a besoin de tirer son coup régulièrement pour pouvoir écrire en toute tranquillité (c'est lui qui le dit). C'est pas plus compliqué. 
Vulgaire ? Certains le penseront. Chacun a sa définition de la vulgarité et en ce qui me concerne, mon premier réflexe est un petit mouvement de recul quand je lis ces mots d'une manière aussi récurrente et je m'interroge. 
Est-il vraiment nécessaire de se la jouer écrivain bad-boy pour trouver un style ? 
Est-ce moi qui suis une bourgeoise prout-prout qui s'ignore ? 
Edgar Hilsenrath n'est-il pas, tout simplement, une vraie petite canaille, coureur de jupons, un anti-héros qui brise le mythe des rescapés glorieux de la Shoah mais qui a réellement un témoignage à livrer, tout aussi singulier qu'il puisse être ? 

Les derniers chapitres, qui sont d'une tonalité un peu différente (je ne vous dis rien, je vous laisse découvrir par vous-même), vont tout à fait dans ce sens et prouvent que l'auteur est bien un écrivain talentueux, qui bouscule nos petites vies ouatées et poudrées. 
Et plus précisément les dernières pages du livre permettent de comprendre, en partie, pourquoi le personnage est tellement obsédé par le sexe. 

Un livre à ne pas mettre entre des mains trop jeunes, certes, mais une manière originale de traiter du thème de l'holocauste, de façon complètement décalée, limite burlesque. 
Tellement différent, tellement novateur (et pourtant, ça date), j'ai adoré ! 
Le texte se lit très très bien. Pas de grandes phrases alambiquées, des dialogues du tac-au-tac, zéro description (oh my god) mais on dévore. 

Pour les extraits, je vous renvoie sur babelio (clic)

Les livres de Hilsenrath, ont été traduits dans le monde entier et se sont vendus à plus 5 millions d'exemplaires. Ils ont à chaque fois connu le succès en Amérique avant d'être publiés (avec une publication digne de ce nom) dans son pays, en Allemagne. Ainsi, Le Nazi et le Barbier, son deuxième livre, qui lui a valu le plus de succès est sorti en 1971 aux USA (en 1974 en France lors d'une première édition chez Fayard) et en Allemagne en 1979. 

Connaissiez-vous cet auteur ?
Je n'en avais jamais entendu parler mais il me semble que cet été, il est plutôt bien mis en avant chez ses éditeurs Attila et Points Seuil. Dans la foulée de Fuck America, édité pour la première fois en France en 2009 (je vous rappelle qu'il date quand même de 1980), Attila a sorti Le Nazi et le Barbier en 2010, dans une nouvelle traduction et, enfin, Nuit, tout récemment. 

Edgar Hilsenrath, un auteur réaliste et loufoque, écrivain au succès tardif, et admirablement  mis en valeur par les couvertures du très pop dessinateur Henning Wagenbreth.

une prochaine lecture

Ceci était ma première lecture de vacances...
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