lundi 20 août 2012

"Hitler", un surprenant manga japonais


Une couverture qui vous arrache le regard avec son énorme vilaine croix devant laquelle pose un personnage à petite moustache et chemise kaki reconnaissable entre mille...
Une bande-dessinée qui raconte le parcours d'Hitler de ses études ratées aux Beaux-Arts de Vienne jusqu'à son suicide dans son bunker de Berlin...
Un manga japonais (qui se lit donc dans le sens de lecture inverse du nôtre), qui a été traduit fin 2011 en français mais qui date déjà de... 1972...
J'ai tout de suite été intriguée.

L'auteur, Shigeru Mizuki, est un célèbre mangaka âgé de 90 ans, qui a connu la guerre dans le Pacifique en 1942, a vu ses collègues d'infortune mourir devant ses yeux et y a lui-même laissé son bras gauche. Gaucher (pas d'chance), il apprend alors à dessiner de la main droite pour devenir auteur de mangas dans les années 50. Il est connu pour ses histoires de monstres et de fantômes japonais (cf contes et légendes traditionnels).
La Seconde guerre mondiale, il était donc un peu concerné.
La publication de son Hitler en 1972 a d'ailleurs été suivie de peu par une autre BD, Opération mort, directement inspirée de ce qu'il a lui-même vécu.




Je vais vous dire tout de suite que j'ai beaucoup aimé cet ouvrage parce qu'il est très didactique et synthétique.
C'est très documenté et l'ancienne étudiante en histoire que je suis a grandement apprécié cette mise au point en image.
D'ailleurs je n'aurais certainement jamais eu envie de lire un pavé biographique classique sur le personnage.

Mizuki s'est basé sur les textes d'archives (discours, etc.) et sur les photos qui étaient à sa disposition à l'époque pour planter les décors. Ces derniers sont des repères réguliers tout au long du livre, ponctuant les pages d'échanges entre les différents personnages qui ont entouré Hitler.



Point de révélations (évidemment) mais les faits clairement énoncés permettent de bien saisir les conditions de l'accession au pouvoir de ce personnage pourtant mal parti (artiste raté, à la limite de la clochardise) dans la vie, qui s'est trouvé être l'homme providentiel (pour autant que l'on puisse le dire ainsi) à la bonne place, au bon moment.
Comment d'artiste raté à Vienne, à la limite de la clochardise, refusant d'être enrôlé dans l'armée autrichienne, s'est-il retrouvé à servir volontairement sous le drapeau allemand ?

Les temps sont durs à Vienne...

Comment un tout petit groupuscule politique munichois ("ce ramassis de branquignoles" nous dit le texte) en 1920 a-t-il bien pu évoluer pour devenir le parti majoritaire au Parlement et permettre par là-même à Hitler d'être nommé au poste de chancelier en 1933 et d'obtenir les pleins pouvoirs ?


Cette bande dessinée, dense en informations et parfois un peu complexe, répond à toutes ces questions.

L'homme était-il fou ? On ne le saura jamais mais on ne peut nier sa force oratoire qui captiva les foules et dupa les leaders du monde entier, ainsi que son talent de stratège sur l'échiquier européen.
"Mon empire durera 1000 ans" n'a-t-il de cesse de répéter.
Le personnage est présenté de manière caricaturale (c'est un peu le genre qui veut ça) : tour à tour colérique, limite sale gosse, hystérique, les yeux injectés de sang ou pathétique, avec un regard de chien battu, pleurnichard, pitoyable.

J'ai donc aimé le style, la bande-dessinée d'une manière générale mais l'Européenne que je suis a  été heurtée par le fait que l'ouvrage n'aborde jamais la question juive (vilaine expression).
À part une image de camp de concentration au début et une autre de charnier à la fin,  et les pointes antisémites du personnage pendant sa période de galère (le classique "tout est de la faute des Juifs"), rien.
Et ça, forcément, ça choque.

Tableaux de fin

Une fois l'émotion passée, on raisonne et on essaie de comprendre pourquoi l'éminent Mizuki en a décidé ainsi, son but n'étant certainement pas de nier l'holocauste.
Il faut alors se remettre dans le contexte historique d'écriture de ce manga au début des années 70. 
Face au "renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 60 et l'autoritarisme d'un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant" (source), il était destiné à éduquer un jeune public japonais certainement bien moins au fait que nous, Occidentaux, de ce qui s'était passé 30 ans auparavant (cf "sujet tabou à cause de la défaite cuisante du Japon, du comportement peu glorieux des troupes japonaises en Corée et en Chine" (source), etc.). 
Et encore, au début des années 70, j'imagine que même chez nous, la question des camps de concentration et de la Shoah était loin d'être aussi médiatisée que maintenant.
Le révérend Makoto, fondateur du mémorial de la Shoah à Hiroshima explique qu'il n'a découvert qu'en 1971 l'horreur de la Shoah :
"A l'école, on nous apprenait que l'Holocauste en Europe n'était qu'un petit épisode secondaire de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. C'était tout ce que nous disaient les maîtres et tout ce que nous trouvions dans les livres". (source)

Même sachant tout cela, il n'empêche que j'ai toujours du mal à comprendre que l'on puisse retracer la biographie d'Hitler sans faire référence à tout ce qui a trait à l'aspect antisémite, tout de même la "raison majeure pour laquelle le nazisme est haï de par le monde civilisé" (source).
Pour un ouvrage qui se veut pédagogique, qui veut éclairer une certaine jeunesse ignorante du passé, avouez que c'est tout de même un parti pris surprenant que d'en faire l'impasse.

J'ai également été déçue de ne pas trouver plus de pages sur le rapport entre l'Allemagne nazie et le Japon (les puissances de l'Axe, avec l'Italie). 
Le sujet m'aurait fort intéressée puisque ce n'est pas celui sur lequel on se penche habituellement en Occident quand on aborde cette période de l'Histoire.
Et puis je m'attendais d'autant plus à trouver le sujet traité et bien traité dans l'ouvrage que l'auteur dit avoir mené toutes ces recherches pour répondre notamment à ses propres questionnements, à savoir comment lui, Japonais, est-il arrivé à se trouver mêlé à cette guerre ?
Une certaine discrétion sur le sujet lui a peut-être été suggérée. Ou se l'est-il lui-même imposée ?
Dommage là aussi.


Malgré ces deux bémols, c'est une lecture instructive que je recommande à tous ceux intéressés par le sujet.


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Edit du 20/08/2012 :
Contrairement à ce que certains pourraient craindre en lisant ma chronique, notamment par rapport au fait que le sujet de l'holocauste ne soit pas traité, Hitler n'est pas représenté comme un personnage "sympathique".
Son caractère me semble rendu d'une manière objective et je pense que le côté caricatural du personnage manga colle plutôt bien à ce que l'homme a pu être.
Et malgré la couverture, Nancy (cf son commentaire) qui pourrait porter à confusion, cet ouvrage ne peut aucunement être considéré comme un traité comptant la gloire de ce dirigeant.
J'ose espérer que de nos jours, le public est suffisamment averti sur la vérité historique pour pouvoir faire la part des choses en son âme et conscience quand il lit cet ouvrage, et se contenter de le prendre pour ce qu'il est : un énoncé de faits qui se sont succédés, pour permettre de comprendre comment on a pu en arriver là.

Espérons que l'auteur ait été bien compris dans ce sens quand le manga est sorti dans les années 70 au Japon... du coup, j'ai quelques doutes...
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