lundi 29 octobre 2012

"Le Fils" de Michel Rostain



Le Fils, c'est Lion, celui qui est mort à 21 ans mais qui continue d'être tellement présent auprès de ses parents, Martine et Michel.

Le Fils, c'est le narrateur de ce petit livre, celui qui s'exprime sous la plume de son père, celui qui nous fait le récit de sa mort, de la semaine qui l'a précédée et des jours après.

Michel Rostain, philosophe, psychologue, metteur en scène d'opéra et directeur de théâtre a connu le pire un samedi d'octobre 2003. Après 2 jours de fièvre et de vomissement, son fils unique est mort d'une méningite fulgurante à l'hôpital de Quimper.
Une mort brutale, douleur immense, la pire qu'un parent puisse connaître.

Des années après, par un procédé original, le père s'est glissé dans la tête de son fils pour mettre des mots sur cette tragédie, pour témoigner, pour aider.
"La mort fait partie de la vie, on peut vivre avec ça."


Le fils raconte en détail ses dernières heures, l'inquiétude de ses parents face à son état, la fièvre, les marques bleues qui apparaissent sur le corps, et le verdict qui tombe à l'arrivée du SAMU, juste quelques heures avant que la méningite finisse de lui exploser les veines.
Assez terrible à lire, mais jamais larmoyant ou plombant.

Plus léger, le fils raconte également la belle semaine qui a précédé sa mort, riche en émotions et dialogues avec ses parents, d'une conversation téléphonique, en déjeuner et opéra.
À travers la voix de son enfant perdu, Michel Rostain se soulage. Il dit ses éternels regrets de ne pas avoir été plus présent à ses côtés lors des derniers jours, lors des dernières heures. Ignorant de la réalité, de l'état gravissime dans lequel était tombé son fils, ne pouvant supposer une seule seconde que bientôt il ne serait plus, il était obsédé par ses envies de bien faire. Bien ranger les courses dans le frigo et les placards, bien préparer le passage des secours pour qu'ils puissent accéder rapidement à son fils.
Autant de minutes précieuses qu'il n'a pas passées au chevet de Lion.
Ces passages m'ont vraiment émue.

C'est le fils qui s'exprime, mais c'est bien du père qu'il parle (et c'est bien le père qui parle), de la façon qu'il a eu de faire face à la situation.
C'est très habile.

Les heures après, à la morgue, pour décider de la suite, préparer les funérailles.
Réalité insoutenable mais implacable.

Extrait p. 72 :
    " Dès la porte de la morgue franchie surgit le thanatopracteur, qui propose de préparer mon corps pour 275 €. Qu'est-ce que c'est que ça ? Le concierge de la morgue tente d'expliquer. Les parents ne comprennent rien. Il insiste, il leur donne un prospectus "... permettre une vision du défunt proche du sommeil.. loin de la figure épouvantable de la mort... dédramatiser... pour garder une image digne et apaisée du défunt..." Que de mots de pub. Papa délire. Qu'est-ce qu'il prépare, ce figaro ? Un maquillage soigné, un sourire éternel et apaisé ? Non, mais, on ne va pas laisser transformer en cadavre d'opérette le corps explosé violet et bleu de notre fils ? Deux bêtes affolées paniquent dans le désert inconnu de la morgue. Et puis : il correspond à quoi ce devis, 275 € TTC ? Évidemment TTC, toutes taxes comprises ! Ce n'est pas le moment de pinailler avec la récupération de la valeur ajoutée sur un cadavre ! Papa fait demi-tour. Thanatopracteur ? Il n'a jamais entendu ce nom-là, à mi-chemin entre nocher du Styx et bellâtre de plage. Il revire vers là colère : 275 €, ce n'est pas une arnaque ? Combien coûte le maquillage d'un mort ? Chaos. Papa pleure. Maman aussi. Ça gamberge n'importe comment dans leurs têtes brisées. Le concierge de la mort attend. Il a l'habitude. Tous les jours, il voit arriver des murs en train de s'effondrer. Il tente d'aider, il modère, c'est l'essentiel de son travail, patient, accueillant même - la morgue ne s'appelle plus morgue mais mortuarium, chambre mortuaire, c'est moins hostile. "Bien entendu, le choix final vous appartient. Mais il faut être réaliste : on est samedi soir. 275 €, c'est le tarif du week-end. Demain, c'est dimanche. Il faudrait attendre lundi pour appeler la concurrence afin de comparer devis et prestations. Je vous prie de m'excuser, mais vu la maladie très particulière dont votre fils est mort, son corps risque de se dégrader rapidement. Pardon. (Un silence.) Il vaudrait mieux ne pas attendre. (À nouveau silence, le temps que les informations fassent leur chemin.) Ce thanatopracteur, il est sérieux, croyez-moi. " Stop la parano, tête-à-queue réaliste, au point où on en est, maman et papa signent le bon de commande. Le deuil est une école de réalisme. Le réalisme peut être mortel. Papa ne sait plus où diriger sa tête."

Un livre qui m'a fait penser à Nos étoiles ont filé, d'Anne-Marie Revol (elle a perdu ses deux petites filles dans un incendie) mais que j'ai lu un peu plus facilement. L'enfant est adulte ici, et forcément, je me suis un peu moins identifiée aux parents.
Il n'empêche que, à n'importe quel âge, hériter de son enfant, est l'une des pires souffrances que l'on puisse concevoir.
D'ailleurs on ne peut la concevoir.


J'avais repéré ce livre lors de sa sortie en 2011, auréolé du Prix Goncourt du premier roman.
Je savais que je le lirais un jour.
Il fallait juste prendre le temps pour le faire car ce genre de récit n'est pas anodin.
Il nous confronte à nos propres peurs. On craint de s'y plonger, par superstition. Nous sommes fragiles et ne pouvons nous empêcher de penser que l'on va provoquer le malheur à vouloir côtoyer celui des autres.

Si vous voulez lire quelque-chose de simple et de beau, la vie dans sa réalité, dure, mais réalité, je ne peux que vous conseiller ce livre.
Et c'est un magnifique hommage d'un père à son fils.

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