lundi 8 octobre 2012

"Papa was NOT a Rolling Stone" et was not tout court d'ailleurs

Sylvie Ohayon n'a pas eu de père du tout et son enfance a été tout sauf rock'n'roll.

Mélange de Cosette, de Cendrillon et d'une héroïne de Zola, la gamine n'a pas passé ses jeunes années dans un contexte très reluisant - on en pleurerait presque dans les chaumières - mais elle a pris sa vie en main et s'est donné les moyens de devenir une princesse.
Son roman autobiographique raconte l'histoire de son enfance dans une cité de la banlieue parisienne, à La Courneuve, comment elle se construit tout en gérant l'absence du père, avec en filigrane, son ascension sociale vers les beaux quartiers.
Et le tout, sur un ton léger et assez drôle, avec des anecdotes à gogo qui font du récit un vrai scénario de cinéma (il est d'ailleurs en cours d'adaptation).

La petite Sylvie, dite Lili, était mal partie dans la vie.
Née en septembre 1970 d'une rencontre d'un soir entre sa mère, Micheline, une ado juive tunisienne et un algérien kabyle, elle est abandonnée à l'assistance publique, avant d'être finalement récupérée par ses grands-parents, Margot et Moïse.
Sa mère, la honte de la famille, surtout de son père qui ne lui pardonnera jamais, est envoyée à Saint-Anne. Sylvie est élevée par sa grand-mère jusqu'à l'âge de 6 ans. Devenue majeure, sa mère trouve un bon gars, un bon catholique,Daniel, fils de paysans bourguignons bien racistes, qui accepte de l'épouser. Il adopte Sylvie, obligée de prendre le nom d'un homme qu'elle ne connaît pas, qu'elle refusera toujours d'appeler "papa" et qui va lui le faire payer cher. Insultes, menaces et torgnoles à gogo, sous les yeux de Micheline, qui ne dit rien, qui est incapable de prendre soin d'elle et lui achète des cadeaux, comme pour se faire pardonner sa démission affective.

Extrait p. 72 :
    "Je suis ton père maintenant, il va falloir que tu m'appelles papa, maintenant".
    Deux fois "maintenant", c'est pas bon ça je pense. Mais j'ai rien répondu, je sentais bien que ce n'était pas mon jour dans l'horoscope. Il a insisté :
    "Tu comprends ce que je te dis oui ou merde ?"
    Je pense merde, mais mon instinct de survie me fait me taire.
    Je l'ai regardé, et il n'y avait aucune défiance dans mon attitude. Juste un besoin de précision. Je savais la définition des mots papa, daron, père, paternel, dab, etc., pas de chance, à cette époque, et depuis toujours en fait, j'apprends le dictionnaire.
    J'ai dit, j'avais six ans et je vous jure que j'ai dit :
    "Est père celui qui engendre, j'étais déjà engendrée avant que tu maries ma mère."
    C'est ce matin-là que la première baffe est partie. Les premières humiliations et l'interdiction d'être juive, d'être une danseuse, l'interdiction d'être la meilleure à l'école aussi. Daniel disait :
    "Si tu me ramènes encore un tableau d'honneur, je te tue."

Sylvie lutte à sa façon : elle verse de la Soupline dans son vin et pisse dans ses plats pour tenter de l'empoisonner, ou commandite une agression auprès de ses copains de banlieue.

Heureusement, Margot et son amour sont là. Margot, la grand-mère qui a le cœur sur la main, qui est la mère Thérésa de La Courneuve, qui recueille des guédros chez elle et te les remet d'aplomb en deux temps trois mouvements.
Sylvie grandit dans la cité des 4000, à La Courneuve, sans père, mais heureusement, pas sans amour.

Très en avance pour son âge, elle travaille bien en classe, aime la lecture, les bijoux des catalogues Maty que sa mère reçoit. Elle a aussi des goûts musicaux en léger décalage avec ceux des autres jeunes de son âge : Georges Brassens, Henri Tachan, Gérard Berliner.
Elle n'a qu'une envie : avoir sa part du gâteau, s'extraire de la cité et accéder à ce monde qui brille, comme les diamants, une de ses passions (avec la danse et la littérature).
Pour faire la nique à son père adoptif, elle jure de s'en sortir et se jette à fond dans le travail. Elle fait de brillantes études (une vraie enfant de la République dit-elle), travaille dans la pub et épouse deux coreligionnaires plein aux as. Elle obtient une vie de palace.

J'ai plutôt bien aimé ce livre.
Bien sûr, Sylvie Ohayon écrit un peu comme elle parle, c'est le fouillis parfois dans la narration et le style n'est pas transcendant,  mais c'est très rythmé, souvent drôle et j'ai trouvé tout au long du récit des vérités bien assénées. Elle n'est pas publicitaire pour rien et a le sens de la formule !
Et bizarrement, le style, l'ambiance générale de ce livre m'ont souvent fait penser à Mauvaise réputation, de Joestarr, que j'ai lu il y a quelques mois et que j'avais bien apprécié également.
Et à bien y réfléchir, ce que j'ai préféré dans ce récit, c'est le ton sympathique et quelques idées joliment balancées plutôt que le fond. 

Extrait p. 71,  j'aime ce concept ! :
    " Daniel était très grand et costaud avec ça, des yeux de lézard bien au-dessus d'une moustache, comme il se doit dans les années soixante-dix, une sacoche en skaï et la laideur de cet objet m'a tellement, tellement traumatisée que, dès que j'ai eu les moyens de le faire, j'ai entamé une des plus belles collections de sacs à mains de Paris. Attention hein ! Pas des Kelly, je laisse ça à Victoria Beckham et ses copines du XVIème, non moi, mes sacs Hermès sont des pièces uniques souvent, des protos magnifiques, dans des cuirs si rares que la maison a renoncé à les commercialiser. De même pour les Chanel, Valextra (première époque), Bottega et Fendi et j'en passe encore tiens. Cette sacoche m'a très vite fait comprendre qu'un bel objet peut sauver le regard, aider à apprécier le monde, à supporter sa laideur parfois, même psychologique, et mes sacs, mais ce n'était rien à côté de mes bijoux, m'auront aidée à traverser ma vie confiante, et c'étaient mes Manet, mes Brancusi, mes Klint de tous les jours et j'avançais, pendue à leurs bras comme à un homme que tout le monde veut et c'est ainsi on m'a très vite diagnostiquée "matérialiste"."

Oui, j'ai préféré la forme parce que j'avoue que j'ai un peu de mal à me passionner pour les histoires de Cosette des banlieues.
Ok, elle a super réussi sa vie, malgré des données de départ un peu désastreuses, mais est-ce exceptionnel ?
Elle n'est pas la première, issue de l'immigration, d'un milieu plutôt défavorisé, et venant de banlieue, à grimper les échelons sociaux.

Et puis cette Sylvie, elle peut sembler un peu agaçante, à nous raconter sans cesse comment elle était douée à l'école, comment c'est celle-ci, et son courage, qui l'ont sortie de sa "merde", et les trucs dingues qui lui arrivent, et les chansons de vieux qu'elle écoute.
Elle se vante de refaire les cours d'école chez elle le soir, à l'attention de ses potes qui ont nettement moins de facilités qu'elle en classe et là, miracle, ils comprennent.
Toute jeune, elle est passionnée par les diamants, par la beauté qu'ils dégagent, et dévore les catalogues Maty. À l'âge de 9 ans, elle dessine un nouveau modèle de maillon, l'envoie au pdg de Maty. Elle reçoit une réponse : son modèle sera commercialisé ! 
Et puis le slogan que Wonderbra lui doit (clic), on finit par bien être au courant à force qu'elle le répète tout au long du livre !
Parfois, on ne peut pas s'empêcher de se demander si tout est bien vrai, comme quand Sylvie nous raconte que sa sœur aînée s'est suicidée, indirectement à cause de Gérard Lenorman avec qui elle avait eu une histoire d'un soir dont elle espérait plus (purée, j'espère qu'il n'est pas en dépression depuis que le livre est sorti).
Parce que l'épisode où JJ Goldman vient faire un tour dans sa cité pour s'imprégner de l'ambiance des petites gens et qu'elle lui souffle fortement certaines paroles de Envole-moi ("A coups de livres, je franchirai tous ces murs", "Regarde-moi bien, je ne leur ressemble pas"), c'est du fake a-t-elle révélé. Mais tout le reste est vrai a-t-elle ajouté (source).

Alors un peu agaçante par certains côtés mais ce n'est pas comme si cette jeune auteure et son premier livre n'avait pas été reconnus par ses pairs.
Elle a quand même reçu le prix de la Closeries de Lilas en 2011 !
Heiiin, le prix de quoi ???
Mais si, un prix décerné par des femmes pour les femmes, avec Isabelle Alonzo, Katherine Pancol et Rama Yade dans le jury.
Alors, là, si ce n'est pas un gage (certain gage ou gage certain ?) de qualité, je n'y connais rien moi.

Le deuxième livre de Sylvie Ohayon, Les Bourgeoises, est sorti en septembre. Toujours autobiographique, il raconte la suite de son histoire, comment elle, petite fille de banlieue a réussi à pénétrer les beaux quartiers de Paris en calquant ses pas dans ceux de celles qui la fascinent.
Et après, que va-t-elle écrire ? A-t-elle pour ambition de se construire une carrière d'écrivain ?
Il va alors falloir trouver un autre sujet...

Pour conclure, je vous conseille la lecture de ce livre si vous le croisez sur votre passage car je l'ai trouvé pas mal écrit du tout, dans son style, et très divertissant.

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