vendredi 9 novembre 2012

Taïwan, B.A.-BA en BD


L'une des plus chouettes raisons pour lesquelles j'aime la bande-dessinée, c'est qu'elle me permet de découvrir des sujets sur lesquels je ne me serais certainement jamais penchée sous une forme plus littéraire ou documentaire.
Il en a été ainsi avec Demain, demain de Laurent Maffre, Gaza 1956 et Palestine de Joe Sacco et Zahra's paradise d'Amir et Khalil. Et je dois en oublier.

Cette fois-ci, grâce à Li-Chin Lin, j'ai embarqué sur l'île de Taïwan (Formose étant son ancien nom), que certes je ne confondais pas avec la Thaïlande mais dont j'ignorais complètement la situation historique et politique et que j'aurais eu un peu de mal à situer précisément sur une carte.
"Made in Taïwan", ok, mais c'est où exactement ? 
Quelque-part en Asie... oui mais encore ?


Formose est un ouvrage que l'on peut qualifier d'autobiographique dans la mesure où, si elle ne nous raconte pas sa vie dans les moindres détails, l'auteure, née en 1973, traite néanmoins de tout ce qu'elle a ressenti dès l'école primaire face à la propagande officielle des autorités chinoises, visant à anéantir toute trace de culture japonaise (l'île a été sous domination du Japon de 1895 à 1945) et autochtone et à imposer une pensée unique.

Dans les programmes scolaires, l'histoire de Taïwan est en fait celle de la Chine continentale

Li-Chin Li nous explique au fur et à mesure la complexité de la situation de cette île, prise entre deux les feux politiques et culturels de la Chine et du Japon, et on appréciera le petit point historique qui figure à la fin du livre.
À lire de préférence en premier, si on veut bien suivre.
Après, Chiang Kaï-Chek (C.K.C pour les intimes) et sa lutte anticommuniste n'auront plus de secrets pour vous !

Jusqu'à ce qu'elle rentre à la fac, elle subit le bourrage de crâne auxquels ont droit tous les élèves taïwanais. Son objectif dans la vie est donc de faire de son mieux pour correspondre aux critères de réussite de la société (comme parler le mandarin/chinois parfaitement, surtout pas le holo/taïwanais, avoir les meilleures notes possibles).
Comme elle est douée en dessin, elle gagne les premiers prix de concours de dessins anti-communistes (ah la propagande ne fait pas dans la demi-mesure !), et doit faire ses autres dessins, inspirés de mangas japonais, en cachette.
Elle ouvre enfin les yeux en 1991, quand elle entre à la fac pour étudier l'histoire, au grand dam de sa grand-mère qui aurait préféré qu'elle choisisse l'IUFM pour devenir enseignante et avoir un emploi stable et respecté.
Non, Li-Chin nous dit que "même si j'avais toujours de bonnes notes à l'école, j'avais l'impression de suivre un chemin aveuglément. Pour la première fois de ma vie, je veux décider de ce que je veux vraiment faire."


Les livres et les professeurs lui ouvrent les yeux sur la véritable histoire de l'île, très différente de celle officielle qu'elle avait apprise jusqu'alors.
C'est la grosse prise de conscience. Le choc est rude si l'on en croit ses dessins.


Au niveau de la forme, Formose n'est pas une bande-dessinée classique.
Pas de cases et des dessins enfantins crayonnés en noir et blanc qui partent un peu dans tous les sens. Un peu un style "carnet de croquis". J'adore !


Si on fait abstraction des premières pages un peu obscures (on peut prendre peur et se dire qu'on ne va rien comprendre, sauf si on a suivi mon conseil ci-dessus et qu'on a lu le point historique à la fin de l'ouvrage) et des dernières qui sont d'ordre plutôt philosophique sur la façon de concevoir la révolution (pour moi, c'est un peu du blabla), on découvre avec surprises des images extrêmement riches en informations et fichtrement bien agencées.
Li-Chin réussit le tour de force d'être très didactique en nous faisant comprendre des concepts politico-historiques en quelques coups de crayons.
Donc oui, peut-être enfantin de prime abord mais très malin, à bien y regarder.
C'est du dessin intelligent !


Li-Chin Lin vit en France depuis une dizaine d'années. Après ses études d'histoire à la fac de Taïpeï de Taïwan et quelques années de travail dans l'import/export qui ne l'ont pas comblée, elle est venue étudier la BD à l'Ecole Supérieure de l'Image d'Angoulême puis à l'école d'animation La Poudrière à Valence.
Elle a débuté la bande-dessinée en 2002 en collaborant à de nombreux fanzines et a publié des livres pour enfants à Taïwan.
Formose a été édité en France, en français. Elle s'est juste faite aider pour le texte car elle ne maîtrise pas encore notre langue parfaitement.

À écouter, une petite interview de Li-Chin Li sur France Inter, ici

C'est le deuxième ouvrage des éditions çà et là (avec Dessous de Leela Corman) que je lis en peu de temps, et ce n'est pas le dernier (d'autres chroniques à venir... teasing d'enfer...).
J'aime beaucoup le catalogue de cette jeune maison d'édition, spécialisée dans l'adaptation de bandes-dessinées étrangères.
Ne passez pas à côté, de Formose, de Dessous et des autres à venir, c'est que du bon !!!

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