vendredi 7 décembre 2012

Une enfance qui fait froid dans le dos... "Sutures" de David Small


Cette autobiographie dessinée fout les jetons.
David Small, célèbre auteur et illustrateur pour enfants américain, se livre en quelques trois cents pages noir et blanc, et ça fait peur.
Déjà, la couverture dérange. Notre regard ne retient que ces personnages inquiétants et fantomatiques penchés vers nous, le reste est insaisissable. Il faudra lire l'ouvrage pour comprendre cette image.

Né en 1945, David est un enfant rêveur, très tôt attiré par le dessin. Il est terrifié par une grand-mère maternelle, qui finira folle, et qui le tyrannise, et surtout, par les traitements médicaux expérimentaux que lui fait subir son père, radiologue (des cures de rayons X pour traiter des problèmes de sinus) et par sa mère, personnage le plus terrible de la famille.
Elle est froide et sèche comme une trique, capable de s'emporter dans des colères froides, grandes comme la vague d'Hokusaï.



Tout simplement, elle n'aime pas David.

C'est une personne extérieure à la famille qui lui fait remarquer un jour que son fils a une boule au niveau du cou. C'est dire si elle fait attention à lui... David a alors 11 ans et le médecin auquel il est présenté diagnostique un simple kyste.
Qu'il faudrait tout de même enlever.
David entre à l'hôpital trois ans et demi après...
Il y restera quelques jours de plus car finalement, ce n'était pas un simple kyste.
Quand il rentre chez lui, il ne peut plus parler suite à l'ablation. Il découvre quelques temps après, tout seul, que sa tumeur était cancéreuse. Jamais ses parents ne lui en ont parlé.
Glups.

Cet ouvrage a été réalisé après la mort de ses deux parents.
Le message est sans appel pour eux.

Au niveau de la forme, les dessins font peur. N'ont pas qu'ils représentent des horreurs, mais David Small donne des airs effrayants aux membres de sa famille. Ils sont certainement à l'image des souvenirs qu'il a gardés de cette époque. 

La mère 

 Le grand frère

La grand-mère
à l'origine de nombreux cauchemars

Je n'exagère pas. Une fois refermé, je me suis empressée de mettre cet ouvrage à l'abri des petits yeux de ma fille, qui a tendance à lire tout ce qui traîne. Si elle tombe là-dessus, ce sont les cauchemars assurés.

Les bulles se font rares voire inexistantes et les cases dessinées s'enchaînent, muettes, pour montrer la détresse silencieuse de l'enfant, perdu dans ses nombreux cauchemars ou dans ses peurs intérieures...

Lors d'une visite à l'hôpital où travaille son père

en bas, à droite, l'auteur, tel un spectateur devant le film de son enfance

On sent bien qu'il n'a pas eu une enfance heureuse, c'est le moins que l'on puisse dire. 
Pas de maltraitance physique, dans le sens où on l'entend habituellement, mais une enfance vécue dans l'indifférence quasi totale de la part de ses parents, sur l'échelle des degrés de la souffrance, m'est avis que ça doit taper assez haut.

David Small a posé des points de sutures sur ses blessures d'enfants, au propre comme au figuré.


Les points de suture, suite à l'ablation de sa tumeur


La rencontre avec un psychiatre lui a fait beaucoup de bien et l'a aidé à y voir plus clair.
Avec le recul, suite aux aveux de son père ("c'est moi qui t'ai donné le cancer !"), et sachant désormais "des choses" sur la vie privée de sa mère, David finira par mettre les points de sutures sur les blessures de l'enfance.
Notez que les seuls moments où le plaisir transparaît un peu dans l'histoire sont les quelques cases où l'on voit David un livre à la main (quand sa mère ne le met pas à la poubelle...) ou quand il dessine.


Une bande-dessinée qui n'ira pas entre toutes les mains, qui n'a pas été un plaisir de lecture (mais comment cela aurait-il pu l'être avec un sujet aussi plombant et des images aussi glaçantes ?), mais qui mérite d'être lue parce que le travail graphique de l'auteur est remarquable.

Une critique instructive ici, et , une discussion au sujet du livre.
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