mercredi 2 janvier 2013

"L'hyper Justine" de Simon Liberati, chic et pervers


Au début, c'est hyper bien. Je sais, jeu de mot facile, mais c'est vraiment ma première impression.
On ne comprend pas forcément tout car on sent qu'on n'a pas encore toutes les données en main mais on suit avec grand intérêt Pierre al-Hamdi, de retour en France, dans les rues de Paris. Il cherche.
Quelqu'un à séduire et à arnaquer. C'est son job, en quelque sorte.
On comprend aussi qu'il cherche autre chose, dont il n'a pas peut-être pas clairement conscience, mais qui a un rapport certain avec la mort de sa mère, dite La Sultane, mannequin volant et prostituée occasionnelle dans les années 70. Elle a servi d'appât sexuel lors d'un coup d'Etat au Yémen qui s'est mal terminé.
Ce qui frappe, dès le départ, c'est la noirceur et la brutalité du personnage. C'est "un frappeur, un rançonneur de filles" (p.49) qui n'hésite pas à agresser physiquement.
Il en veut aux femmes et le leur fait bien payer.

Un soir, pendant la période des fêtes de fin d'année, après avoir aperçu brièvement une jeune fille répondant au nom de Justine au balcon d'un appartement, il se met en quête d'une proie, pas loin de la place Vendôme. A la terrasse d'un café, il croise le chemin de Janine. Entretenue par un couple de riches qui la tiennent par l'argent, elle mène la grande vie. Drogue et shopping sont son lot quotidien. Elle est accompagnée d'un jeune homme.
S'immisçant dans leur conversation, il apprend que la cinéaste Sofia Coppola est en ville, en train de préparer son nouveau film, L'hyper Justine (pourquoi "hyper ? pas compris), dont le personnage principal aux accents sadiens, semble tout droit inspiré de sa mère.
Le scénario aurait été vendu à la réalisatrice par une certaine Thérèse Legros. Cette ancienne assistante de Madame Claude, qui a 71 ans aujourd'hui, a fini en prison et a ensuite fait fortune dans le monde de l'art. Elle est décoratrice/costumière sur le projet de film de Sofia Coppola.  Lesbienne et sado-masochiste, elle vit entourée de jeunes filles qu'elle tient elle aussi grâce à son argent.
Pierre a un but désormais : rencontrer la fameuse Thérèse pour obtenir des révélations sur sa mère.
À ce point, on est tenu en haleine. Je me suis même demandée si cette histoire n'allait pas tourner au polar.

La suite de la soirée nous entraîne dans un restaurant clandestin, peuplé de personnages tous plus zarbis les uns que les autres, dans une ambiance très interlope. On y sert du caviar dans des assiettes en carton, le Ricard coule à flot (ça existe vraiment des lieux comme ça ???).
Pierre y fait la connaissance de Grisélidis, ancienne amante de la fameuse Thérèse Legros, qui a fui cette dernière le jour où elle n'en a plus pu des délires SM de sa maîtresse. Elle est amputée d'un doigt, et Thérèse porte celui-ci tel une relique autour de son cou, dans un scapulaire.

La nuit se termine dans l'appartement de cette Thérèse, rue Castiglione. Le lieu, qui tient un peu du cabinet de curiosités, est également rempli de personnages tous plus baroques les uns que les autres. Atteinte de la maladie d'Alzheimer, la vieille Thérèse se sait sur la décadence (physique et mentale) mais fait tout pour donner le change. Même décrépie physiquement, elle garde une apparence séduisante grâce à des tonnes d'apparats.
Justine est sa nouvelle protégée, qui lui sert d'assistante et probablement d'amante.
La deuxième partie du livre, qui lui est consacré, étale les longues descriptions de son moi intérieur. On la sent divaguer, perdre conscience de ce qui l'entoure, se poser trente-six mille questions pour arriver à retrouver les bouts de sa mémoire, le tout sur plusieurs pages tandis qu'il ne s'est déroulé que quelques minutes dans le temps de l'action. puis revenir à la réalité, arriver à se lever de son canapé, regarder tous ces gens autour d'elle, installés dans son salon. Des vieilles connaissances, papys et mamies (du moins, qui ont l'âge de l'être) gays et lesbiennes, des filles, jeunes et droguées, des Japonais, un journaliste du Vanity Fair, qui prépare un article sur elle et Sofia Coppola, en personne, et sa clique. Sans oublier Mémère, la vieille nourrice lubrique de Thérèse, qui garde la chambre mais qui sait se faire entendre.
Le chapitre ne nous épargne pas quelques évocations des goûts sadistes et fétichistes de Thérèse. C'est spécial, mais toujours élégamment écrit. Ouf.
Ambiance morbid chic, c'est l'expression de l'auteur pour qualifier cet univers où règnent l'argent, la perversité et une certaine décadence des mœurs.
Simon Liberati ponctue son récit de références à l'univers de Sade et à celui de Lacan. Références que je n'ai pas saisies pour la plupart mais cela ne m'a pas gênée dans ma lecture.
L'analyse psychanalytique faite par certains (clic) m'est aussi complètement passée au-dessus de la tête.
Les histoires de rédemption, de renoncement à Satan... je n'ai pas vu. Le morbid chic est un monde qui m'échappe.

La confrontation tant attendue entre Pierre et Thérèse n'a lieu qu'à la fin du livre. On y voit enfin clair sur qui faisait quoi à l'époque où Thérèse et la mère de Pierre se connaissaient.
Fin de la folle nuit.

Au début du livre, on pensait que Pierre était  le personnage principal de cette histoire mais la longue partie centrale consacrée à Thérèse m'a fait voir les choses autrement.
Ce roman est différent de ce qu'on a l'habitude de lire chez nos écrivains français actuels. On est bien loin des bons sentiments. C'est dense, l'action est resserrée sur une nuit, voire sur quelques dizaines minutes pour la seconde partie focalisée sur Thérèse. Un peu comme un film que l'on verrait se dérouler au ralenti. C'est pas mal fait du tout, et j'ai apprécié le travail de l'auteur même si... et c'est mon bémol...

On se perd de temps en temps, voire régulièrement, dans l'écriture de l'auteur, quand on est dans le restaurant clandestin ou bien après, chez Thérèse, quand il nous balance des personnages différents à chaque page. Ce ne sont que des évocations, certes, et on peut largement se contenter de passer par-dessus, mais cela, on ne le comprend pas tout de suite. Il faut tout de même un certain sens pour s'habituer au style touffu. L'ennui n'est pas loin à certains moments et je comprends tout à fait les lecteurs qui ont abandonné en chemin.
Pour ma part, sur la totalité du récit, mon impression reste positive car j'ai senti un souffle de vent différent, sans aller jusqu'à dire nouveau, passer sur tous les romans français au style classique et sans grande surprise.

Simon Liberati est journaliste à FHM et Grazia, écrivain et ami de Frédéric Beigbeder qui a publié son premier roman. L'hyper Justine, paru en 2009 est son troisième roman. En 2011, il a publié un roman sur le destin tragique de Jayne Mansfield.



Rendez-vous sur Hellocoton !