lundi 27 mai 2013

Je vais tout te dire ma Syngué sabour !


Atiq Rahimi, écrivain franco-afghan, signe là un petit roman très original, au titre intriguant.

Un huis-clos, dans la chambre d'une maison, sous les bombes et les balles perdues d'une guerre fratricide, en Afghanistan... à la base, tous les ingrédients pour me séduire sont là.

Une femme veille son mari, un héros de guerre bien mal en point. Victime d'une balle dans la nuque, il est miraculeusement toujours en vie. Alité sur un matelas à même le sol, il ne bouge plus, ne parle plus, n'a aucune autre réaction que sa respiration. La femme l'alimente avec un misérable goutte-à-goutte rempli d'eau sucrée.
Ses journées sont rythmées par le souffle de son homme et le chapelet qu'elle égrène inlassablement, en implorant les divers noms d'Allah, sur les conseils du mollah, espérant le faire ainsi sortir de son coma.
Elle sort de la pièce, de temps en temps, pour aller à la cuisine, ou autre, et à la fin de la journée elle quitte même la maison pour rejoindre ses deux enfants qu'elle est allée mettre à l'abri chez sa tante.
Le lecteur, quant à lui, ne quitte jamais la chambre.

La femme se retrouve donc seule, avec ses deux enfants, par la force des choses. Elle est en colère contre son homme, se sent complètement abandonnée et ne sait pas du tout ce qu'elle peut devenir sans lui.
Mais poussée par le vent de cette soudaine liberté, elle se met à parler, à haute voix. Elle s'adresse à ce mari inerte, ne sait pas si il l'entend mais peut importe, elle est prise d'une irrépressible envie, et besoin, de se confier. Même si elle s'effraie souvent de sa propre audace.
Extrait p. 69 :
[...] Troublée, elle jette un long regard vers lui, et, soudain, se détache du mur. Elle murmure : « Mais... pourquoi je lui raconte tout ça ? » Accablée par ses souvenirs, elle se lève lourdement. « Je n'ai jamais voulu que quelqu'un le sache. Jamais ! même pas mes sœurs ! » Contrariée, elle quitte la pièce. Ses craintes résonnent dans le couloir ! « Il me rend folle ! il me rend faible ! il me pousse à parler ! à avouer mes fautes, mes erreurs ! Il m'écoute ! il m'entend ! c'est sûr ! il cherche à m'atteindre... à me détruire ! »
Extrait p. 110 :
  "« Pardon !... c'est... c'est la première fois que je te parle ainsi... j'ai honte. Je ne sais vraiment pas d'où ça sort. Avant, je ne pensais jamais à tout cela. Crois-moi. Jamais ! »

Jour après jour, elle libère sa parole et impose à celui qui ne l'a jamais écoutée, tout ce qu'elle a sur le cœur. Tout ce qu'elle n'a jamais avoué.
Elle se rappelle alors ce que lui racontait son beau-père à propos d'une pierre sacrée. Et son mari devient pour elle syngué sabour, cette pierre de patience légendaire... « Tu sais, cette pierre que tu poses devant toi... devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes souffrances, toutes tes douleurs, toutes tes misères... à qui tu confies tout ce que tu as sur le cœur et que tu n'oses pas révéler aux autres... » « Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t'écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu'à ce qu'un beau jour elle éclate. Elle tombe en miettes. »  « Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines... comment appelle-t-on cette pierre ? » (extraits p. 79)

Extrait p. 82 :
  "Avant qu'elle ait ramassé son voile, ces mots surgissent : « Syngué sabour ! » Elle sursaute, « voilà le nom de cette pierre : syngué sabour, pierre de patience ! la pierre magique ! », s'accroupit auprès de l'homme. « Oui, toi, tu es ma syngué sabour ! » Elle effleure son visage délicatement, comme si elle touchait réellement une pierre précieuse. « Je vais tout te dire, ma syngué sabour, tout. Jusqu'à ce que je me délivre de mes souffrances, de mes malheurs, jusqu'à ce que toi, tu... » Le reste, elle le tait. Laisse l'homme l'imaginer.

Les confessions de la femme permettent au lecteur de découvrir son histoire, un épisode de son enfance, sa condition de jeune épousée à la merci de sa belle-famille, la dureté et la brutalité des hommes envers les femmes afghanes, etc.
Elle fait le point sur ce qu'elle a déjà vécu, et subi, ses désirs et ses frustrations, notamment sexuelles.
On comprend très bien le message universel sur la condition des femmes afghanes (ou autres) que l'auteur veut faire passer par ces mots, et la sobriété de son écriture, très minimaliste, sert très bien le propos.
La fin... comment vous dire, sans vous dire... je ne l'ai pas vue venir et j'ai été pas mal stupéfiée.

Ce roman, qui a été récompensé par le prix Goncourt 2008, aurait très bien pu être adapté au théâtre. La narration tient d'ailleurs plus à une pièce de théâtre qu'à un roman. 
C'est cependant au cinéma que Syngué sabour a été adapté, et par l'auteur lui-même. Le film est sorti dernièrement, en février 2013 et la dernière couverture de chez Folio reprend une image de la comédienne qui tient le rôle de la femme. 



Rendez-vous sur Hellocoton !