lundi 13 mai 2013

"Notre sens de l'humour, ils ne peuvent pas nous le prendre, n'est-ce pas ?"


En marge de la Seconde guerre mondiale, les déportations des peuples baltes par les Russes au début des années 40 est un sujet moins "médiatique" que le génocide opéré par les nazis. On ne parle évidemment pas ici d'extermination planifiée massivement mais le nombre de morts au final, sous le règne de Staline, est éloquent.

La Lituanie, ce petit pays balte, coincé entre le géant soviétique à l'est et l'Allemagne expansionniste d'Hitler, tout comme l'Estonie et la Lettonie, a été envahie par la Russie en 1939, en vertu des accords secrets du pacte de non-agression germano-soviétique qui prévoyait le partage des États tampons situés entre ces deux puissances.
Il ne faisait alors pas bon clamer haut et fort, et même plus discrètement, son opposition à cette présence.
Les Russes dressent des listes de personnes considérées comme étant des éléments antisoviétiques socialement dangereux et nuisibles. "Les médecins et les avocats, les professeurs et les écrivains, les musiciens, les artistes et même les bibliothécaires, les soldats de carrière et les hommes d'affaires étaient tous considérés d'office comme antisoviétiques et furent ajoutés à la liste toujours plus longue des victimes d'un projet d'extermination massive" (extrait des notes de l'auteur p. 417). Les intellectuels, au sens large, ainsi que des hauts fonctionnaires et des militaires ont été emprisonnés, exécutés, puis déportés en Sibérie à partir de 1941.
Ceux qui n'ont pas vu la menace venir et qui n'ont pas pu fuir à l'étranger sont alors raflés par le NKVD en juin de cette année, quelques jours avant que l'Allemagne, en violation du pacte signé en 1939, envahisse à son tour la Lituanie...

Ainsi, Ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre s'ouvre sur cette rafle. Lina, 15 ans, que tout promettait à de brillantes études de dessin, son petit frère Jonas et leur mère Elena doivent quitter leur maison en catastrophe. Juste le temps de prendre une valise avec deux, trois habits. Le père, doyen de l'université n'est pas rentré à la maison.
Ils sont conduits à la gare, où ils retrouvent une foule d'autres Lituaniens. Femmes, enfants, vieillards d'un côté, hommes de l'autres. Ils sont contraints de monter dans des wagons à bestiaux. Sur celui de Lina est placardé "Voleurs et prostituées". Des wagons très semblables à ceux qui, à la même époque, ont emmené les Juifs dans les camps de concentration. Une destination différente, certes, mais une fin promise, à plus ou moins long terme, aux plus faibles.
Après plusieurs semaines de voyage, vers l'Est, dans des conditions de promiscuité inhumaines, les plus solides d'entre eux arrivent en Sibérie occidentale, dans les monts de l'Altaï. Ils rejoignent alors un kolkhoze et sont répartis dans des habitations déjà occupées par des paysans qui cultivent la betterave. Des mois et des mois d'esclavage commencent pour Lina, sa famille et leurs compagnons d'infortune, où la croûte de pain quotidienne doit se gagner en travaillant dur à couper du bois à longueur de journée, ou à creuser des trous. Seuls ceux qui acceptent de signer un contrat dans lesquels ils reconnaissent être des criminels et la peine de 25 années de travaux forcés qui en découle, voient leurs conditions de vie légèrement améliorées...

Extrait p. 154 :
   "Nous avions déjà creusé une fosse de plus de soixante centimètres de profondeur quand un camion apporta un petit seau d'eau. Le garde blond nous accorda une pause. J'avais les doigts maculés de terre et les mains couvertes d'ampoules qui suintaient. Mes genoux faisaient penser à de la viande crue et tout mon dos, courbé depuis des heures, était douloureux. On refusa de nous donner une tasse ou une louche, nous obligeant ainsi à nous plier en deux et à laper l'eau à tour de rôle dans le seau comme des chiens, tandis que le garde blond buvait tranquillement à même un grand bidon. L'eau sentait le poisson, mais ça m'était bien égal.
     Nous creusions dans une petite clairière entourée de bois. Mère demanda la permission d'aller aux toilettes et, l'ayant obtenue, m'entraîna avec Mme Rimas sous le couvert des arbres. Là, nous nous accroupîmes toutes les trois pour faire nos besoins. Nous nous faisions face avec nos robes retroussées jusqu'à la taille et nos mains agrippant nous genoux.
   -  Elena, pouvez-vous me passer le talc, s'il vous plaît ? dit Mme Rimas tout en s'essuyant le derrière avec une feuille d'arbre.
      Le spectacle que nous offrions ainsi était si ridicule que nous éclatâmes de rire. On riait vraiment. Mère riait même si fort que ses boucles s'échappèrent du mouchoir qu'elle avait noué autour de ses cheveux.
   -  Notre sens de l'humour, déclara Mère dont les yeux étaient mouillés de larmes. Ils ne peuvent pas nous le prendre, n'est-ce pas ?"

Des mois et des mois coupés du monde, sans nouvelles du pays et des hommes, si ce n'est celles que l'on arrive à monnayer avec les agents du NKVD.
Au printemps 1942, Lina et les autres sont de nouveau déplacés. Toujours plus à l'Est. Et même plus au Nord, au-delà du cercle polaire arctique. Certains nourrissent l'espoir fou de rejoindre le détroit de Boering, destination les USA. La réalité est encore plus terrible que celle qu'ils ont eu à supporter jusqu'à présent et nombreux sont ceux qui regrettent déjà le camp de l'Altaï. C'est un nouveau bagne qui les attend, sorti ex-nihilo, dans la neige et ses tempêtes, la glace, le froid et la nuit polaire. Aucune habitation, aucune cabane. S'ils veulent survivre, les déportés doivent construire d'urgence leurs abris à l'aide de morceaux de bois trouvés, ou volés, à droite et à gauche, consolidés de boue.

Extrait p. 340 :
   "Nous travaillâmes encore toute une semaine à notre iourta, étoffant la charpente avec des bribes de ci et de ça. Ce n'était pas une maison, c'était un tas de fumier, un paquet de bûches et de rondins recouverts de boue, de sable et de mousse. On eût dit une de ces cabanes que les enfants s'amusent  à fabriquer. Et c'était là qu'on devait vivre.
    Les hommes avaient terminé de construire le quartier des officiers ainsi que la boulangerie destinée au NKVD. C'étaient de vraies bâtisses dignes de ce nom, avec des fourneaux ou des cheminées dans chaque pièce. Selon l'Homme à la montre, elles étaient très bien équipées. Et nous, nous étions censés survivre au long hiver arctique dans une hutte de boue ? En fait, ils escomptaient que nous n'y survivrions pas."

Et toujours, travailler dur en extérieur pour pouvoir toucher leur maigre ration alimentaire. Survivre, au jour le jour, et, le plus difficile, passer le premier hiver...

Très utile, l'auteure a joint son histoire 2 cartes permettant
de suivre le "voyage" de Lina et de sa famille au fil des jours, des semaines et des mois

Ce livre, qui est un roman, est donc peuplé de personnages fictifs (sauf un, à la fin) mais toutes les situations décrites sont inspirées d'événements bel et bien réels.

L'auteur, Ruta Sepetys est américaine. Son père était le fils d'un officier lituanien qui a réussi à s'échapper du pays via l'Allemagne. Elle a effectué deux voyage en Lituanie pour pouvoir écrire ce livre et rencontré et interrogé des membres de sa familles, des survivants aux déportations, des psychologues, historiens et fonctionnaires du gouvernement.
Les notes qu'elle a ajoutées à la fin de son roman sont très intéressantes et permettent de faire le point sur ce qui s'est passé après la période couverte par l'histoire qu'elle a écrite.

"Ceux qui ont survécu ont passé entre dix et quinze ans en Sibérie. A leur retour au pays, vers le milieu des années 1950, les Lituaniens ont découvert que les Soviétiques avaient occupé leurs maisons, profitaient de tous leurs biens et avaient même adopté leurs noms." (extrait des notes de l'auteur p. 418)
En 1944, suite à la défaite de l'Allemagne nazie, les Soviétiques se sont réinstallés en Lituanie. 
"Ils avaient tout perdu. En outre, ils étaient traités comme des criminels, obligés de vivre dans des zones sévèrement délimitées et sous la surveillance permanente du KGB (la police secrète jadis connue sous le nom de NKVD). Ils ne pouvaient se permettre d'évoquer leur terrible expérience, ce qui leur aurait valu l'emprisonnement immédiat ou une nouvelle déportation en Sibérie, et ils l'enfermaient dans le silence de leur cœur. Ce n'était plus qu'un hideux secret partagé par des millions de gens." (extrait des notes de l'auteur p. 418)
Les trois pays baltes ne retrouveront leur indépendance qu'en 1990. Et avec elle, la paix et la dignité. "Ils ont préféré l'espoir à la haine et montré au monde qu'une lumière veille toujours au fond de la nuit la plus noire." (extrait des notes de l'auteur p. 420)

À travers les personnages de Lina et Jonas, la sœur et le frère, Ruta Sepetys signe un vibrant témoignage contre l'oubli et, avant toute chose, un témoignage pour faire connaître cette partie de l'Histoire de petits pays oubliés. Et je trouve que c'est parfaitement réussi. Elle m'a réellement donné envie d'en lire plus sur ce qui s'est passé dans ce petit coin du monde.

"On estime que Joseph Staline a assassiné plus de vingt millions de personnes durant son règne de terreur.  Les trois États baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie) ont perdu plus du tiers de leur population pendant le génocide soviétique. Les déportations touchèrent jusqu'aux Finlandais. Beaucoup de Russes continuent de nier farouchement l'existence de ces déportations."

Un très beau livre, publié dans la collection Scripto de Gallimard-Jeunesse.
Originalement édité aux États-unis en 2011 sous le titre de Between shades of gray (à ne pas confondre...), il a déjà été multi-récompensé et traduit dans le monde entier.
Un livre qui marque, à mettre entre toutes les mains, dès 15 ans.



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