vendredi 27 décembre 2013

"Le chœur des femmes", à l'écoute du corps des femmes...


"Je m'appelle Jean Atwood. Je suis interne des hôpitaux et major de ma promo. Je me destine à la chirurgie gynécologique. Je vise un poste de chef de clinique dans le meilleur service de France. Mais on m'oblige, au préalable, à passer six mois dans une minuscule unité de "Médecine de la Femme", dirigée par un barbu mal dégrossi qui n'est même pas gynécologue, mais généraliste ! S'il s'imagine que je vais passer six mois à son service, il se trompe lourdement. Qu'est-ce qu'il croit ? Qu'il va m'enseigner mon métier ? J'ai reçu une formation hors pair, je sais tout ce que doit savoir un gynécologue chirurgien pour opérer, réparer et reconstruire le corps féminin. Alors, je ne peux pas - et je ne veux pas - perdre mon temps à écouter des bonnes femmes épancher leur cœur et raconter leur vie. Je ne vois vraiment pas ce qu'elles pourraient m'apprendre."

La quatrième de couverture de chez Folio est très très maline...
Elle ménage habilement le suspense voulu par l'auteur... (attention, je spoile...) quant au sexe de  Jean Atwood.
Et oui, comme tous les lecteurs j'imagine, j'ai cru que Jean Atwood était un homme pendant les premières pages du livre !
Et non !
C'est "Djinn", à l'anglaise. Une belle femme aux cheveux courts, énergique, conquérante, qui a mené ses études de médecine tambour battant, faisant la nique à ses confrères hommes.
Pétrie d'idées préconçues et formatée par l'université, la perspective de devoir passer six mois dans le service de l'unité 77 de Médecine pour la femme, du docteur Franz Karma - un hurluberlu, un chiant, un agité du bocal aux yeux de bien de ses confrères - qui pratique des avortements, milite pour la contraception et s'intéresse "tout simplement" à la santé des femmes, la gonfle prodigieusement.

Extrait p. 107 :
    "Allez, il me fallait bien ça pour me rendre compte que ce type-là est un grand manipulateur, au fond. Il essaie de m'embobiner avec toutes ces histoires de pauvres femmes éplorées et malheureuses, mais la vie c'est pas ça, c'est pas vrai. Et de toute manière, qu'est-ce que j'en ai à foutre de ces femmes et leurs malheurs ? C'est pas moi qui vais m'en occuper. Moi, je suis faite pour ouvrir, découvrir, inciser, extirper, découper, réparer. Je suis là pour soigner des maladies, des vraies, pas pour tenir la main et écouteur pleurer.
    D'un coup, je me sens mieux. Plus forte. Débarrassée de la torpeur dans laquelle Karma m'a plongée avec ses certitudes, sa morale et ses mélodrames.
    Je me lève, j'enfile mon imperméable, je prends mon sac sur le fauteuil du patient et je me dirige vers la porte.
    Quel démagogue ! Ce que je ne supporte pas, par-dessus tout, c'est sa manière doucereuse, dégoulinante, révoltante de se pencher en avant, de poser ses avant-bras sur le bureau, de croiser les mains et de dire : Racontez-moi."

Petit à petit, au fil des consultations au côté du Dr Karma, Jean va s'adoucir, s'ouvrir aux autres...

L'auteur, Martin Winckler est lui-même médecin. Il est également écrivain et auteur de divers ouvrages, dont le roman La maladie de Sachs.
Il anime par ailleurs un site web (clic), consacré à la contraception et à la critique du système de santé, à l'instar de son Dr Karma.
Alors certes, nous sommes ici dans un roman, avec des personnages inventés, un CHU inventé, dans une ville inventée, mais les récits de femmes sentent le vécu et, on ne peut en douter, sont inspirés des nombreux témoignages rencontrés par l'auteur, on imagine, dans le cadre de ses diverses activités.
Un roman qui est donc très instructif pour tout ce qui touche à la contraception (oui, j'ai appris des choses) et qui dénonce vigoureusement l'attitude des médecins omnicients qui imposent leur pouvoir de "savants".
Lisez ce livre et vous ne verrez plus votre gynéco du même œil !

"Je conchie la confraternité ! Mes obligations éthiques vont d'abord aux patientes, ensuite aux autres médecins. Et s'il faut prendre position, je préfère me tromper avec une patiente plutôt qu'avoir raison contre elle !" (p. 431)

Extrait p. 317 :
"- Mais il faut connaître et comprendre les motivations des gens pour les soigner !
    Il fait très lentement « non » de la tête.
 - Tu n'as pas besoin de les connaître intimement, ni même de les comprendre. Est-ce que tu as besoin de savoir ce que pense un nourrisson pour soigner son otite et sa bronchiolite ? Est-ce que tu as besoin d'entendre la voix d'un aphasique pour essayer de lui rendre la vie moins pénible ? Pour soigner quelqu'un, tu as juste besoin de lui faire sentir que tu le respectes. S'il éprouve le besoin de s'expliquer, à lui de choisir  le lieu et l'heure.
 - Pour vous, il faut attendre que les gens se décident à parler ?
 - Un soignant, ça n'est pas un inquisiteur...
 - Mais c'est pas le Bouddha non plus, merde ! Il y a des moments où il faut bien intervenir ! Cette femme, vous trouvez vraiment normal qu'elle veuille un gamin ? À son âge ?
 - Je ne trouve ça ni « normal » ni pas « normal », je l'entends, c'est tout. Et elle ne nous a pas demandé de lui faire un gamin, elle a demandé qu'on lui retire son stérilet. Rappelle-toi que si elle avait pu le retirer elle-même, ou si elle avait pris une quelconque pilule qu'elle pouvait arrêter du jour au lendemain, elle n'aurait pas fait appel à nous. Un peu d'humilité, ça permet de remettre les choses en perspective..."

L'histoire se déroule presque entièrement sur une semaine, la semaine que laisse le Dr Karma à Jean pour se faire une idée du travail qu'il accomplit dans son service de médecine "pour la femme", la semaine qu'il se donne pour l'amener à voir les choses autrement...
La narration jongle dans sa forme avec le récit à la première personne, du point de vue de Jean, avec des retranscriptions de témoignages de femmes, ou bien des monologues de personnages de femmes croisées dans l'histoire.
C'est rythmé, varié, non linéaire... Un délice à lire !
De plus, la joute verbale entre Jean et Karma est souvent drôle !

Le seul bémol, pour moi, dans ce roman, c'est la fin, avec l'éclatement d'un gros secret de famille. Un truc énorme, too much, révélé avec tout le pathos qui se doit, qui m'a prodigieusement ennuyée et qui n'apporte rien au prodigieux intérêt de ce livre, a limite du documentaire/témoignage, qui est rempli de bon-sens et d'humanité.


Rendez-vous sur Hellocoton !