vendredi 2 mars 2012

"L'Adversaire" raisonne en moi

Continuant ma découverte de l'œuvre d'Emmanuel Carrère, j'ai lu dernièrement le récit qu'il a fait de sa fascination pour l'histoire hallucinante de Jean-Claude Romand.

Cet homme a fait croire à tout le monde, famille comprise, pendant plusieurs années, qu'il était un médecin réputé, chercheur à l'OMS, alors qu'il n'a jamais été diplômé. A bout de ressources financières, il s'est mis à escroquer ses proches, en leur faisant miroiter des placements juteux en Suisse. Acculé, au bout de quelques années, il a fini par tuer sa femme, ses enfants et ses parents plutôt que d'avoir à avouer la vérité.



Pas la peine de vous dire que j'ai aimé ce livre, vous commencez à connaître mon amour pour Emmanuel Carrère. Je ne me lasse pas de son style, clair et sincère et des mots recherchés et extrêmement bien choisis qu'il emploie.
Il n'est pas étonnant qu'un de ses ouvrages, celui-ci en l'occurrence, ait fini par être donné à l'étude pour le bac de Français.


Ici, il mêle plusieurs genres littéraires. La biographie côtoie le roman, voire le reportage journalistique mêlant compte-rendu du procès et échange de lettre entre Carrère et Romand. Les éléments autobiographiques ainsi que le récit de la propre genèse du livre viennent s'immiscer régulièrement au fil des pages.

Ce flou stylistique ne rend pas moins vivant le récit.
J'ai retrouvé avec plaisir des sensations que j'avais éprouvées en lisant D'autres vies que la mienne ou Un roman russe :  le sentiment d'être dans la tête de l'auteur, d'habiter l'histoire avec lui.

"Emmanuel Carrère a assisté au procès, a recueilli les faits, les témoignages, pour tenter de percer la spirale du mensonge et le mystère de la destruction de toute une famille. Le récit de cette vie est construit avec l'art du monteur cinématographique, pour lisser les différents fragments de la narration. L'écriture en a été douloureuse, le projet plusieurs fois abandonné [comme souvent dans ses entreprises littéraires il me semble] : "Je ne peux pas. Les phrases se dérobent, le "je" sonne faux. J'ai donc décidé de mettre de côté ce travail qui n'est pas mûr." écrit-il ainsi à Romand."

Intimement impliqué, après-coup, dans cette affaire, l'écrivain n'est pas pour autant tombé dans la fascination béate face à ce criminel énigmatique et à sa rédemption religieuse en prison, comme il l'explique très bien vers la fin de son récit :
""Alors maintenant, m'a-t-il dit, vous aussi, vous faites partie du club ?" Je n'ai pas su quoi répondre. Je ne voulais pas abuser la confiance de ces gens en leur faisant croire que j'étais, comme eux, inconditionnellement acquis à Jean-Claude. Pour moi, ce n'était pas Jean-Claude. Dans mes lettres, je l'avais d'abord appelé "monsieur", puis "cher monsieur", puis "cher Jean-Claude Romand", mais "cher Jean-Claude" ne serait pas passé. Entendant Marie-France et Bernard discuter avec animation de sa garde-robe pour l'hiver [...], je trouvais cette affection si simple, si naturelle, à la fois admirable et presque monstrueuse. Non seulement je n'en étais, moi, pas capable, mais je ne désirais pas l'être. Je ne désirais pas faire le chemin permettant d'avaler sans broncher une fabulation aussi manifeste que l'histoire de l'amoureuse suicidée la veille de l'examen ou de penser comme Bernard qu'au fond ce destin tragique était providentiel : "Dire qu'il aura fallu tous ces mensonges, ces hasards et ce terrible drame pour qu'il puisse aujourd'hui faire tout le bien qu'il fait autour de lui... [...].
Les bras m'en tombaient."

C'est tout ce que j'aime chez Emmanuel Carrère. Cette grande force critique face à son sujet.


J'ai vécu pendant 6 ans dans le village de Prévessin, tout près de Genève, dans lequel vivait la famille Romand, quelques années après cette affaire. Pas très loin de sa maison d'ailleurs. Je ne suis pas originaire de ce pays de Gex, mais ces paysages campagnards et ces montagnes, si grandes et si imposantes, ont été pour moi une réelle découverte de la beauté de la nature. 

Le clocher de l'église de Prévessin et les montagnes au loin...

A côté de cet aspect bucolique, j'ai souvent entendu dire, comme une généralité, que les gens avaient une mentalité particulière dans ce pays, qu'ils étaient "pourris" par la masse d'argent qui y circule (cf la proximité de Genève et de la Suisse), envieux de ceux qui arrivent à décrocher le graâl : le fameux travail en Suisse qui , même à emploi égal en France, vous fera automatiquement passer dans le camps des "riches", tout en continuant d'habiter du côté français. Il y a certainement une part de vérité là-dedans - à quel degré ? - mais personnellement, je me suis contentée de faire ma petite vie du côté français, et c'est toujours avec un pincement au cœur que je pense à ce pays qui m'est cher.

La lecture de ce livre, les divers lieux évoqués par Emmanuel Carrère ont donc raisonné en moi étrangement, entre une curiosité morbide teintée d'effroi à l'idée qu'une "chose pareille" puisse se passer juste à côté de chez moi, et une douce nostalgie...


L'église et la mairie de Prévessin
vue de derrière
c'était juste à côté de chez moi...


Et pour revenir sur Emmanuel Carrère, j'ai été surprise quand j'ai lu D'autres vies que la mienne (postérieur à L'Adversaire, dont je connaissais déjà l'histoire avant) et que j'ai vu que les juges dont il était question travaillaient à Vienne, ma ville actuelle...
Il semblerait qu'Emmanuel Carrère suive mes pas... ou plutôt que je suive ses pas !
C'est un signe, c'est sûr !

Cri du cœur : I was born to love Emmanuel Carrère !
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