lundi 25 juin 2012

L'hymne à la lecture de Monsieur Pennac

Monsieur Pennac, avec un grand, M s'il-vous-plaît !
Car la lecture de cet essai, qui se lit Comme un roman (paraît que c'est l'explication du titre) m'a confortée dans tout le bien que je pensais déjà de cet écrivain.
"Bien" fondé par les heures délicieuses que j'ai passées en compagnie de la saga des Malaussène, dont j'ai déjà relu avec le même plaisir plusieurs volumes.

En toute simplicité, Daniel Pennac, qui a été professeur de français pendant de nombreuses années, nous explique pourquoi les jeunes n'aiment plus lire (soit-disant) et lance des pistes très judicieuses pour leur redonner l'amour des livres, les réconcilier avec la lecture.



Et arrêtons tout de suite de mettre le rejet de la lecture sur le dos de la télévision (et on peut rajouter internet, les Wii maintenant). Si nos enfants sont autant attirés par la petite lucarne, nous en sommes un peu, pour ne pas dire beaucoup, responsables.
Extrait p. 58 :
    "- Je répète ma question : qu'est-ce qui est arrivé à ce prince quand son père l'a chassé du château ?
    Nous insistons, nous insistons. Bon Dieu, il n'est pas pensable que ce gosse n'ait pas compris le contenu de ces quinze lignes ! Ce n'est tout de même pas la mer à boire, quinze lignes !
    Nous étions son conteur, nous sommes devenus son comptable.
    "- Puisque c'est comme ça, pas de télévision tout à l'heure !
     Eh ! oui...
    Oui... La télévision élevée à la dignité de récompense... et, par corollaire, la lecture ravalée au rang de corvée... c'est de nous, cette trouvaille..."

Voyons donc quelques pistes pour les parents et les professeurs, les éducateurs que nous sommes...

Daniel Pennac accorde une grande importance à la lecture à voix haute, au moment de partage qui en découle, et je ne peux que le suivre sur ce terrain-là. C'est un des droits imprescriptibles qu'il reconnaît au lecteur (p. 195,"l'intelligence du texte passe par le son des mots d'où fuse tout leur sens").
Le piège est tentant, une fois son enfant passé en classe de CP et les bases de la lecture acquises, de le laisser se débrouiller tout seul avec ses bouquins. Et j'étais à deux doigts de tomber dedans...
"Cool, ça y est, elle sait lire toute seule, plus besoin de passer 15 minutes tous les soirs à lui lire une histoire ! En plus, elle va pouvoir faire la lecture à son petit frère aussi (hé, hé, coup double !) et moi, pendant ce temps, chic, chic, chic, ça sera du temps gagné en plus pour mes propres lectures ou devant mon ordi !"

Oui, j'avoue, cette pensée m'est venue instinctivement. Égoïste que je suis.
Alors quand j'ai lu le livre de Pennac, j'ai senti une sonnette d'alarme retentir en moi et je me suis dit "Attention !"
Ce n'est pas parce que j'ai été gagnée par le virus de la lecture toute jeune qu'il en sera de même pour mes enfants (même si c'est bien parti).
Grâce à ce livre, j'ai pris conscience de la nécessité de faire durer le plus longtemps possible ce lien magique qui unit le lecteur, le livre et l'auditeur, cette fusion qui apporte le bonheur et que l'auteur nomme la Trinité.
Sorte de lien sacré qui initie au plaisir de lire et qui le fait perdurer. Et ce lien, je le sens à chaque fois que nous nous installons, mes enfants et moi, sur le canapé ou sur le lit, moi au centre et eux de chaque côté, hyper concentrés. Hop, la magie de la lecture se met en place !
Et quel plaisir pour moi que de sentir leur plaisir, leur émerveillement face au récit !

L'erreur de nos sociétés est d'avoir fait de la lecture un dogme.
"Il faut lire ! Lis, c'est pour ton bien !", que l'on ressasse à nos enfants à longueur d'année...
Et puis il faut lire de préférence les classiques au programme.
Daniel Pennac désacralise les grands livres, ceux que l'on donne à ingurgiter à nos adolescents, ceux qu'on leur impose.
La lecture doit rester un plaisir et ce n'est pas de cette manière que nous donnerons aux enfants envie de lire.
Et du coup, j'ai immédiatement déculpabilisé de ne pas avoir aimé nombre de classiques qu'on m'a donnés à lire au lycée, ou même juste conseillés de lire.
J'avoue qu'il n'y a que Zola que j'ai lu pour le plaisir, de moi-même.
Tous les autres m'ont passablement ennuyée et je n'avais qu'une hâte, retrouver ma lecture en cours, le roman que j'avais choisi toute seule, comme une grande que j'étais face à mes envies, en furetant dans les rayons de la bibliothèque et non pas en le sortant d'une liste préétablie par mon professeur.

Autre cheval de bataille de l'auteur : pour faire aimer la lecture à un enfant, à un élève en l'occurrence, il ne faut rien lui demander en échange. La lecture doit être "gratuite".
Or, à peine l'enfant a-t-il passé le CP et appris à lire, ses parents lui enlèvent le plaisir quotidien de la lecture du soir (il se débrouille tout seul maintenant), on lui demande de garder ses lectures secrètes dans la tête et on le harcèle de questions sur le sujet : "As-tu bien compris ce que tu as lu ? De quoi parle le texte ?" etc., etc. Explications de textes, commentaires, il faut savoir "parler autour", et vite, et on en oublie le plaisir.
Encore une fois...

Extrait p. 140 :
   "Une seule condition à cette réconciliation avec la lecture :  ne rien demander en échange. Absolument rien. N'élever aucun rempart de connaissances préliminaires autour du livre. Ne pas poser la moindre question. Ne pas donner le plus petit devoir. Ne pas ajouter un seul mot à ceux des pages lues. Pas de jugement de valeur, pas d'explication de vocabulaire, pas d'analyse de texte, pas d'indication biographique... S'interdire absolument de "parler autour".
    Lecture-cadeau.
    Lire et attendre.
    On ne force pas une curiosité, on l'éveille."
L'auteur explique ensuite qu'une fois cette curiosité éveillée, une fois le travail du professeur pédagogue bien fait, les explications et analyses que l'on réclame et que l'on attend des élèves viennent tout naturellement.
Quelques pages plus loin, il revient encore sur l'importance de la lecture

Extrait p. 152 :
    "Reste à "comprendre" que les livres n'ont pas été écrits pour que mon fils, ma fille, la jeunesse les commentent, mais pour que, si le cœur leur en dit, ils les lisent." [...]
    Tout au long de leur apprentissage, on fait aux écoliers et aux lycéens un devoir de la glose et du commentaire, et les modalités de ce devoir les effrayent jusqu'à priver le plus grand nombre de la compagnie des livres."[...]
    Parler d'une œuvre à des adolescents, et exiger d'eux qu'ils en parlent, cela peut se révéler très utile, mais ce n'est pas une fin en soi. La fin, c'est l'œuvre. L'œuvre entre leurs mains. Et le premier de leurs droits, en matière de lecture, est le droit de se taire."

Je me suis évidemment retrouvée dans ces mots (même si je n'ai jamais été dégoûtée de la lecture), me rappelant avoir peiné laborieusement sur des études de livres, avoir suscité de l'étonnement et le comble chez mes professeurs quand moi, l'amoureuse des livres et la bonne élève que j'étais, séchait lamentablement face à leurs questions !

Et moi qui ai également arrêté de lire pendant de nombreuses années (encore un comble pour la lectrice insatiable que j'étais plus jeune), je me suis également sentie très concernée, p. 136, par la difficulté de trouver le temps de lire.
Extrait :
    "Grave problème.
    Qui n'en est pas un.
    Dès que se pose la question du temps de lire, c'est que l'envie n'y est pas. Car, à y regarder de près, personne n'a jamais le temps de lire. Ni les petits, ni les ados, ni les grands. La vie est une entrave perpétuelle à la lecture.
    - Lire ? Je voudrais bien, mais le boulot, les enfants, la maison, je n'ai plus le temps... [ndlr : moi il y a 3 ans en arrière]
    - Comme je vous envie d'avoir le temps de lire !
    Et pourquoi celle-ci, qui travaille, fait des courses, élève des enfants, conduit sa voiture, aime trois hommes, fréquente le dentiste, déménage la semaine prochaine, trouve-t-elle le temps de lire, et ce chaste rentier célibataire non ?
    Le temps de lire est toujours du temps volé."

Ce livre est riche de vérités et de nombreuses pistes à explorer pour tous les pédagogues, professeurs et parents.


Merci Monsieur Pennac d'avoir mis des mots sur des évidences. C'était un plaisir !


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