vendredi 30 novembre 2012

De la Norvège à Ajaccio, fuir... (roman d'Anne Oterholm)


Contrairement à ce que l'on pourrait croire en voyant la couverture, ce livre n'est pas un guide de voyage sur la Corse.
Non, c'est un roman.
Un roman écrit par une auteure norvégienne, et qui se déroule, oh surprise, entièrement en France.
Un peu moins surprenant quand on apprend qu'Anne Oterholm est passionnée de littérature française (titulaire d'un master de français, elle a fait un mémoire sur une œuvre de Marguerite Duras).
Il est question du voyage d'un père et de ses deux fils en direction de la Corse, en passant par le sud de notre pays mais la notion de voyage s'arrête là.

Ce roman n'est pas un récit de vacances mais est l'histoire de la fuite d'un père face à ses responsabilités,  parentales et diverses.
"Sindre est un homme en fuite, un homme fuyant aussi. "(résumé éditeur)

Sindre est Norvégien et a 36 ans. Immature et instable, il est divorcé et a décidé de s'accorder un petit séjour de quelques semaines dans le sud de la France. Avec lui, il embarque ses deux pré-ados, Øistein et Lilleborn, sans demander l'accord de leur mère qui en a la garde et alors que la rentrée scolaire a déjà commencé.
Il dit vouloir se rapprocher de ses enfants, notamment de l'aîné.
Pendant ce séjour, il a aussi la vague intention d'écrire un livre sur les traditions culinaires françaises et de se pencher pourquoi pas sur la rédaction d'un essai sur l'exercice de la violence, une toute aussi vague et ancienne suggestion de son père.

Pendant ce temps, à Oslo, ledit père et Marit, la mère des enfants, s'inquiètent.
Nora, la cousine de Sindre, issue de germains (j'ai appris que c'est comme cela que l'on dit) dont il est très proche et avec qui il entretient une relation ambigüe (une sorte d'amour incestueux impossible) manque d'inspiration pour écrire le best-seller qui la révélerait enfin. Sindre propose alors de lui envoyer les notes de son journal pour qu'elle puisse nourrir son imagination.
Un bien étrange marché.

Dans la forme, le récit se décompose en trois parties, de tailles inégales. La première pour les jours passés à Tuchan, entre Narbonne et Perpignan, la seconde pour le séjour à Gageron, en Camargue, à côté d'Arles, et la dernière partie, la plus courte, relate le passage en Corse. Le tout du point de vue d'un narrateur extérieur.
Est-ce là le récit que Nora a tiré des notes de Sindre ? Possible.
Ce récit est ponctué régulièrement de paragraphes en italique, qui sont les pensées de Nora et qui donnent au lecteur un point de vue assez différent, et en ce sens très intéressant, sur le comportement de Sindre.
Elle se dit étonnée de découvrir un homme très différent de celui qu'elle connaît, prêtant notamment assez peu d'attention à ses enfants.
Exemple p. 125 : "Parfois, j'ai l'impression de ne pas le reconnaître quand il est avec d'autres que moi. Il fait des choses dont je sais qu'il ne les fait pas d'ordinaire. Des choses dont il n'a même pas envie. [...] Je ne comprends pas que Sindre, qui pendant plusieurs mois avant son départ a parlé de ce que les garçons lui manquaient, ne soit pas capable de leur parler vraiment ou de faire des choses avec eux quand ils sont là."

Tandis que lui, de son côté, se félicite de ce que ses enfants semblent gagner en autonomie.
Dans les faits, il ne s'en occupe pas comme il faudrait, trop occupé à lier connaissance, à flirter ou à se laisser draguer. À se laisser porter par ses envies, ses désirs et surtout par ceux des autres.

Le livre est présenté par l'éditeur comme étant également un roman sur l'écriture, la narration.
Je ne l'ai pas vu comme tel. Ou je n'ai pas compris ce que cela voulait dire.
Certes, on sait que Nora va se servir des notes de Sindre pour construire son récit, et elle nous donne son avis sur l'histoire de son cousin mais cela ne nous apporte rien sur le processus d'écriture en lui-même.
J'ai noté juste une fois, une allusion faite à la construction du récit de Nora : 
Extrait p.71 : "[...] parfois je soupçonne que ce qui est écrit dans les pages du journal de Sindre n'est pas tout à fait exact. Il finit par avoir en tête qu'il va m'envoyer les pages. Je crois qu'il y pense en les écrivant. Il n'y a personne qui n'y penserait pas. C'est pourquoi je trouve que ça ne fait rien si je change parfois un peu les choses. Les fois où il est tout à fait évident que Sindre a inventé des choses qui ne s'étaient pas vraiment produites, je les réécris un peu. Il y a alors une cohérence qui apparaît bien mieux."

Le texte nous livre peu à peu une histoire familiale un peu trouble et nous donne certaines clés de compréhension pour tenter expliquer le comportement de l'homme, sans non plus édicter des vérités absolues. Les interprétations sont assez ouvertes. À nous d'imaginer ce que fuit Sindre, et pourquoi il le fuit.

J'ai aimé ce roman pour l'étrangeté qui s'en dégage, le certain malaise qui s'empare de nous face à cet homme impossible à cerner.
L'écriture est agréable à lire et très réaliste, les dialogues sont nombreux et oui, on ne peut s'arrêter de lire, tant on a le désir de savoir ce qu'il y a au bout de ce voyage, si tant est qu'il y ait un bout ...
Je ne vais pas vous mentir, pas de grande surprise à la fin, et j'ai d'ailleurs un peu regretté que la chute de l'histoire soit aussi abrupte mais je ne chipoterai pas plus.
Je pense que le but d'Anne Oterholm est ici de nous amener à la fin à voir un homme sous un angle de vision différent de celui que l'on pouvait avoir au début, par le biais des incursions d'un supra narrateur extérieur (Nora) tout au long du récit et par la confrontation ultime qui intervient au dernier chapitre (je n'en dis pas plus, pour ceux qui auront envie de lire le livre).
Contrat réussi pour l'auteure !

Quant au titre, Le train d'Ajaccio, on le comprend à la fin du livre. Je vous laisse donc le plaisir de le découvrir par vous-même.

Si ce train d'Ajaccio est le premier livre d'Anne Oterholm traduit en français, celle-ci n'est est pas à son premier roman. Elle est née en 1964 aux États-Unis mais à grandi près d'Oslo où elle vit maintenant. Elle a étudié la littérature française et à construit son œuvre sous l'influence d'auteurs tels que Marguerite Duras ou Michel Houellebecq. Elle est par ailleurs critique auprès de quotidiens et magazines littéraires.

Ce livre m'a été envoyé par son éditeur, les Presses Universitaires de Caen mais c'est un ouvrage que j'aurais tout aussi bien pu acheter.
Point non négligeable, j'ai été séduite par l'originalité de l'histoire ainsi que par son climat étrange.
Merci à Nadia pour cette seconde collaboration.

Retrouvez ici l'article que j'avais fait sur Comme neige, de Jon Michelet
Pour ceux qui se trouvent dans le Nord de la France, sachez que le Festival Les Boréales met chaque année la culture nordique à l'honneur, à Caen et autour de la ville de Caen. C'est presque fini, courrez-y !

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