lundi 3 décembre 2012

Les "Gaston et Gustave" chers à Olivier Frébourg

Histoire d'un drame personnel, d'une paternité et vibrant hommage à un père littéraire, Gaston et Gustave navigue ente le récit intime et l'essai littéraire.


Gaston, c'est l'enfant de l'auteur, Olivier Frébourg, écrivain et éditeur.
Il est né prématuré à l'hôpital de Dieppe, à la fin du mois de mai 2007. Arrivé sur terre en catastrophe à 26 semaines et demi de gestation, il a été transféré au CHU de Rouen. En dessous de 25 semaines, les enfants ne sont pas réanimés.
Gustave, c'est Flaubert, l'enfant du pays, né à l'hôtel-dieu de Rouen, fils et frère de chirurgien dudit hôtel-dieu. 
Sa statue trône à l'entrée du CHU dans lequel Frébourg se rend tous les jours pour aller voir son petit Gaston au service de réanimation néonatale.
Gustave, Olivier le connaît bien. Il lui voue une passion depuis ses 14 ans. C'est celui qui lui a donné envie de devenir écrivain lui aussi.

Parler de ce drame personnel vécu par l'auteur va donc être un prétexte pour nous livrer une biographie non officielle et non formatée du grand homme de lettres.

Frébourg raconte le récit de cet accouchement dramatique, le décès du frère jumeau de Gaston puis les longues semaines d'hospitalisation de ce petit survivant, accroché à la vie par les nombreux fils qui le relient aux machines.
Frébourg est un baroudeur et un navigateur et, du jour au lendemain, ses voyages vont se trouver résumer à l'hôpital de Rouen. Sa vie est bouleversée, recentrée sur la difficulté parfois d'être père.
Sentant la présence de Flaubert dans chacun de ses pas, il s'interroge alors sur le refus de paternité de celui-ci, qui a préféré vouer sa vie à la littérature, dans un voyage intérieur qui mêle sa propre vie à celle du grand homme.
L'auteur fait alors, et c'est l'autre versant du livre, toute une narration, dans le désordre, des relations de Gustave avec les femmes, avec les enfants qui l'ont entouré, son voyage en Orient avec son ami Maxime Du Camp, etc.

J'ai été touchée par la partie personnelle parce qu'elle a fait écho en moi. Je me suis remémorée la dizaine de jours que ma fille a passé en néonat' (comme on dit), en couveuse. C'était heureusement une petite préma, qui n'a jamais eu besoin d'assistance respiratoire et qui ne nous a pas fait connaître les désaturations à la pelle qu'ont vécues les parents de Gaston. Je me suis cependant reconnue dans le récit d'Olivier Frébourg, quand il raconte ses journées entièrement vouées à l'hôpital, la relation avec les infirmières du service, "ces femmes [qui] sont devenues notre plus proche entourage", les coups de téléphone au service, le soir, une fois rentrés à la maison, et le matin au réveil, pour prendre des nouvelles du petit. Etc, etc.

C'est tellement personnel. Est-ce que quiconque, qui n'a pas vécu quelque-chose de semblable, peut trouver de l'intérêt dans ce récit ? Je me le demande. Et d'ailleurs, l'auteur s'est lui-même posé la question :

Extrait p. 187 :
  "Alors pourquoi s'encombrer de ce petit tas de livres sur les enfants morts ? Quand je parviens à en lire quelques pages, ils me paraissent étrangers : j'essaie de trouver en eux une improbable consolation. La mort de l'enfant est devenue un genre littéraire. Il est impossible pour un écrivain qui subit cette catastrophe de ne pas en faire un linceul de papier. Combien de parents ont perdu leur enfant sans encombrer les librairies ? J'en ai croisé, de ces anonymes, atteints mais dignes. J'ai l'impression de m'étaler dans mon larmoiement, de ne pas être "un homme" comme l'écrit Kipling à son fils."

La partie consacrée à Flaubert est assez pointue. Je ne connaissais rien du tout de sa vie et je n'ai d'ailleurs jamais lu ses livres. Oui, j'ai échappé en classe à l'étude de la Bovary.
J'ai donc été régulièrement gênée par le récit de Frébourg qui semble partir du principe que certains aspects sont connus du lecteur et qui s'adresse à lui comme s'il dialoguait avec un professeur de littérature émérite.
Biographie oui, mais complètement "free wild", livrée au gré des errements intellectuels de l'auteur.
Et là, même si j'ai trouvé de l'intérêt à découvrir des points de la vie de ce grand auteur que je n'ai pas lu, je vous avoue que j'ai sauté quelques lignes (chose qui m'arrive quasiment jamais) parce que j'étais perdue et que je n'avais pas envie de revenir en amont pour retrouver le fil de la pensée d'Olivier Frébourg.

Signalons qu'à la fin du livre, le réel et l'historique se rejoignent puisque l'auteur décide, trois ans après la naissance de Gaston, si je ne me trompe pas, de reprendre quasiment pas à pas le voyage en Bretagne que fit Flaubert en 1947, avec le même Maxime Du Camp. Périple qu'ils ont ensuite relaté dans Par les champs et les grèves.
L'occasion pour Frébourg de s'attaquer enfin à son maître, lui qui a repoussé l'échéance depuis si longtemps.

"Mais quelle idée d'accoler Gustave à Gaston ? Faut-il être empoisonné par la littérature ? Laissons cet enfant dans la vie. Qu'il reste libre ! Pourquoi lui donner un jumeau de substitution ? Il a deux frères qui le chérissent. Au diable les livres ! Les pères en littérature ! Découvrir Flaubert à quatorze ans, c'est une malédiction. On ne peut plus se débarrasser de lui : il vous a inoculé poison et volupté. Foutu Normand. J'ai eu beau le corriger par d'autres influences, l'oublier même des années, j'y suis toujours revenu." (p. 201)
"Que signifie ce désir de mettre mes pas dans ceux de Flaubert ? De payer ma dette au père ? De le tuer au contraire ? La quarantaine frappée, il est temps de solder ces questions ; à la vérité on ne s'en défait jamais.  J'ai aimé d'autres écrivains, écrit sur eux, suivi déjà Maupassant à la trace.Un jour ou l'autre, il faut s'attaquer au roc Flaubert, Parthénon et Panthéon de la littérature." (p. 202).

Mais l'occasion aussi de prendre l'air, de s'éloigner d'une vie maritale qui s'étiole... sa femme Camille le quitte.
Là aussi, j'ai sauté quelques lignes... À moins de connaître les itinéraires empruntés par nos écrivains baroudeurs, les descriptions des lieux et trajets ont un intérêt limité.
Encore une fois, c'est très personnel et très pointu, et même si l'auteur écrit très bien et est assurément un écrivain talentueux, le style n'est pas suffisant pour retenir l'attention des humbles lecteurs.

Pour résumer, Gaston et Gustave est un récit très personnel, sensible, à fleur de peau, mais un peu trop difficile d'accès pour monsieur et madame tout le monde dont je fais partie.
C'est un livre qui ravira les amoureux de Flaubert, et plus généralement, les lecteurs les plus lettrés d'entre nous.

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